Mlle Ferray entreprit de défendre son frère, et s'efforça de démontrer à Meg qu'elle prenait pour de l'orgueil les scrupules d'une délicatesse outrée et d'une fierté trop chatouilleuse. Meg, pour toute réponse, hochait la tête, tandis que de ses jolis ongles de chat, elle effilochait avec rage les franges de sa ceinture. Enfin elle interrompit Mlle Ferray en lui disant:

"Quand vous raisonneriez jusqu'à demain, vous n'empêcheriez pas M.
Ferray d'être un orgueilleux, et les orgueilleux ne sont pas mon fait.
Puisque sa superbe est son bien suprême et sa maîtresse adorée, et
qu'il projette de lui faire voir le monde, qu'il l'emmène à Paris, à
Londres, à Pékin, et que Dieu bénisse leur pèlerinage!"

Mlle Ferray retomba dans le silence; elle paraissait réfléchir profondément. Enfin elle dit avec un soupir: "Mon frère a raison, Meg; il fera bien de partir. Je regrette même qu'il ne parte pas dès demain; mais j'ai une prière à vous adresser: je vous demande en grâce de ne pas lui laisser soupçonner que vous avez surpris son secret.

—Rassurez-vous, répondit-elle sur un ton d'ironie emphatique. Nous sommes plus généreuse que vous ne pensez; nous aurons pitié de ce grand malheur et de ce désastreux naufrage d'une illustre sagesse qui se croyait à l'abri de tous les hasards. Il n'y a pas à dire, les deux yeux que voici en ont eu raison."

Là-dessus elle se leva, embrassa froidement Mlle Ferray, alluma une bougie et monta en chantonnant l'escalier qui conduisait à sa chambre. Elle trouva dans le vestibule Paméla, qui, les yeux gros de sommeil et dodelinant de la tête, l'attendait pour l'aider dans sa toilette de nuit. Meg la secoua en lui disant: "Eternelle dormeuse, rêvais-tu d'un duc ou d'un prince?

—Ah! mademoiselle, repartit la négresse, que peut-on faire de mieux que de dormir ou de rêver dans cette lugubre maison qui sue l'ennui? Je suis une femme morte, si j'y reste un mois de plus.

—Triple niaise que tu es! reprit Meg, qui te prie d'y rester? Puisque tu aimes le changement et les aventures, je te jure que tu auras bientôt de quoi te satisfaire." Et, lui pinçant le bras avec une telle véhémence qu'elle lui arracha un cri de douleur: "Apprends que je suis en colère, et que dans mes colères je suis capable de tout."

CINQUIEME PARTIE

X

Mlle Ferray passa une partie de la nuit à méditer sur le bizarre événement que lui avait raconté miss Rovel. Jamais mathématicien ne tourna et ne retourna dans sa tête avec plus d'application un problème compliqué d'analyse transcendante. Du caractère dont elle était, il lui fallut peu de temps pour apprivoiser son esprit avec une aventure que dans le premier moment elle avait tenue pour incroyable. De syllogisme en syllogisme, elle en vint à conclure que ce qui lui avait d'abord paru un malheur était une dispensation providentielle des plus heureuses. La Fontaine a dit que "volontiers gens boiteux haïssent le logis." Mlle Ferray ne haïssait point son logis, par la raison que, sans changer de place, elle voyageait beaucoup. Son imagination galopait si vite que les événements avaient peine à la rattraper, et ses songes étaient d'habitude couleur de rose. Comme on sait, après que son indulgence avait tout expliqué, son optimisme se chargeait de tout arranger. Elle arrangea si bien les choses cette nuit que, lorsqu'elle s'endormit, depuis un an révolu Raymond avait épousé Meg et de ce mariage était né un superbe enfant, lequel avait le teint basané de son père et les cheveux blonds de sa mère.