II.—Nous mettons quelque prix à établir que les fameuses pierreries de Mme de Chevreuse dont nous parlons plus d'une fois dans le cours de cette histoire, qu'elle confia tour à tour à La Rochefoucauld et à Montrésor, ne sont pas et ne peuvent être celles de la maréchale d'Ancre, comme on pouvait le croire et comme on l'a dit, par cette raison décisive que dans la distribution des dépouilles du maréchal et de sa femme, Louis XIII réserva les joyaux, les bijoux, les diamants, pour en faire cadeau à la jeune reine Anne d'Autriche, particularité peu connue, mais attestée par l'ambassadeur de Venise. La part de Luynes est déjà bien assez large, et voici à cet égard des détails qui paraissent d'une entière exactitude, et qui ont la garantie de témoins bien informés.

Dépêche vénitienne du 2 mai 1617.—«Li carichi ed honori che godeva il maresciale mentre era in vita sono stati distribuiti dal Rè frà li suoi favoriti e bene meriti. Monsù di Vittri è stato dichiarato maresciale di Francia, con un donativo appresso di settanta mille ducati che in mano di questi mercanti Lumaga erano tenuti sopra cambii di ragione della maresciala d'Ancre. Monsù di Aglie (du Hallier, depuis le maréchal de L'Hôpital) hà havuto il carico che prima teneva il fratello di colonello delle guardie del Rè. Monsù Louines è stato fatto primo gentiluomo di camera di S. M. ed inoltre hà havuta la luogotenenza della Normandia, con un libero dono di tutti i mobili del maresciale e maresciala d'Ancre, eccettuati gioie, ori ed argenti. Furono ritrovate adosso al maresciale d'Ancre polizze di crediti per circa un million e mezzo, e di ragione della maresciala in diverse parti cosi d'Italia come di Fiandra si fà conto per altri cinque o sessento mille scudi, oltre le gioie ed argenterie che importano poco meno di un million d'oro, fra le quali gioie ve n'erano per gran somma di quelle che sono espresse della corona. Fu alla suddetta maresciala poste le guardie, e prese le scritture, e cose più preciose che furono portate à S. M., ed essa mandò subito le gioie in dono alla regina regnante...»—Dépêche vénitienne du 11 juillet: «Il marchesato d'Ancre e la terra di Lieseni (Lesigni), che erano della maresciala, con gran parte della sua argenteria e buona somma de' denari che erano in mano de' mercanti in questa città, sono stati dati in dono dà S. M. à Monsù Louines, havendoci il signor duca di Nevers detto che l'amontare di tutto ciò importa ottocento mila scudi. Nella Normandia si sono ritrovate ducento mila scudi, che restano alla corona, insieme con li crediti delle polizze che al maresciale furono trovati adosso, che importano molti migliara di scudi, essendo il rimanente stato dispensato alla regina in gioie, à Monsù di Vittri ed altri in denari.» Tel serait donc le compte du partage de la fortune du maréchal et de sa femme: les joyaux et bijoux d'or et d'argent à la reine Anne; à Luynes, Ancre et Lesigni, avec huit cent mille écus (monnaie du temps), en argenterie et en argent; le reste à Vitri et aux autres. Pour les objets mobiliers, tutti i mobili, le don royal était d'une exécution facile; mais pour les immeubles que le parlement avait attribués à la couronne et qui y étaient incorporés, il y avait des difficultés: il fallait un nouvel arrêt du parlement pour distraire du domaine de la couronne le marquisat d'Ancre et Lesigni. Le parlement fit d'abord quelque résistance et finit par se rendre.—Dépêche vénitienne du 22 août 1617: «Doppo praticato il parlamento per l'approbatione del donativo fattole dà S. M. dei beni stabili che erano del maresciale d'Ancre, nel che pareva che fosse qualche difficoltà perche non inclinava il parlamento ad aprire l'adito di smembrare i stati alla corona una volta incorporati ad essa, come per la sua sentenza contra il maresciale appare di questi, mentre per altra via il Rè haveva modo di premiarlo (Luynes) e riconoscerlo, tuttavia questa matina il parlamento hà decretato che ne sia infeudato.»—Quant aux sommes d'argent que le maréchal et sa femme avaient placées en Italie, à Florence et à Rome, le nonce apostolique nous en donne le chiffre. L'argent de Florence, comme il dit, il denaro di Fiorenza, était de deux cent mille écus; Bentivoglio le savait par Bartolini, l'envoyé florentin. Cet argent avait été déposé à Florence au nom de la maréchale et par le moyen d'officiers publics, per via d'istromenti publici: le grand-duc ne refusait donc pas de le livrer, mais la reine mère le réclamait comme étant à elle, bien que sous un autre nom. Nous ne voyons pas trop comment cela finit; mais il est certain que la cour pontificale refusa nettement de rendre les cent trente mille écus de la maréchale que la France redemandait, se fondant sur les droits du fils et des parents, et voulant connaître de la sentence du parlement de Paris. Le procureur général du parlement, Mathieu Molé, le ministre des affaires étrangères, Puisieux, Luynes et le roi, en parlèrent en vain avec force au nonce apostolique: on ne put rien tirer de Rome. Voy. Bentivoglio, t. Ier, p. 153, 178, 203, 207, 217, 245 et suiv.

III.—Il est certain que la reine Anne, qui a tant aimé la duchesse de Luynes et la duchesse de Chevreuse, commença par un sentiment tout contraire, et qu'elle eut assez longtemps de l'humeur et de la jalousie, en voyant les empressements de Louis XIII auprès de la belle surintendante. Le roi, en effet, au rebours de la reine, commença par aimer Marie de Rohan autant qu'il finit par la haïr. La jalousie d'Anne d'Autriche n'avait pas le moindre fondement et fit place à la plus intime amitié, à ce point qu'à la fin de 1620, lorsque la duchesse de Luynes accoucha de son unique enfant mâle, la reine voulut rester toute la nuit auprès de son amie et la veilla avec la plus parfaite tendresse.

Bentivoglio. Dépêche du 19 décembre 1617.—«Intendo dà buona parte che la regina giovane è in gelosia del Rè, dubitando di qualche principio d'amore colla moglie di Louines... Può essere che il Rè l'accarezzi più per rispetto di marito che di lei stessa, crescendo ogni di più l'affettione del Rè verso Louines.»—Le même, dépêche du 3 janvier 1618: «Intorno à questi sospetti d'amore del Rè con la moglie di Louines ne cessò ogni ombra, e mene hà assicurato il medesimo duca di Monteleone (l'ambassadeur d'Espagne).—Le même, dépêche du 20 mai 1620: «La regina regnante si strugge di gelosia per i favori che il Rè fà alla duchessa di Louines, sebbene la sua passione è piuttosto invidia che gelosia, parendo à S. M. che quelle dimostrazioni del Rè verso la duchessa cadano à un certo modo in suo disprezzo, e dispiacendogli più che altro gli atti della medesima duchessa co' i quali procura anche in presenza della regina i favori del Rè. Mà, come si sia, si vede che ella è appassionata ed ultimamente si è veduto chiaro il suo dispiacere d'animo. Il padre Arnoldo (le confesseur du roi et de Luynes) però ancora di nuovo m'ha assicurato della purita del Rè, e che per questo non si può temere che frà le Maestà loro siano per nascere disgusti.»—Ambassadeur vénitien, dépêche du 29 décembre 1620: «La notte di Natale frà l'allegrezza e lo strepito delle campane; la moglie del signor duca di Luines hà partorito il primo figliuolo maschio. La regina regnante vegliò tutta quella notte e stette sempre à canto di lei.»

Il s'en faut bien que Luynes et sa femme aient cherché à porter le trouble dans le jeune ménage royal: tout au contraire ils travaillèrent à mettre bien ensemble le jeune roi et la jeune reine, et, comme nous l'avons dit, page 32, c'est à Luynes qu'on doit la tendre intimité qui les unit quelque temps. Né en septembre 1601, Louis avait quatorze ans lorsqu'en 1615 on le maria avec l'infante d'Espagne, qui était du même âge que lui. Une juste prudence les sépara d'abord, mais la séparation se prolongea au delà de la nécessité, grâce à la timidité du jeune roi. Anne était belle et Espagnole; elle souffrait d'être négligée; le roi son père s'en plaignait; l'ambassadeur d'Espagne, le duc de Monteleone, en fit des représentations, et les relations des deux époux étaient devenues une affaire d'État. C'est Luynes qui parvint à les rapprocher, en secondant les attraits et les coquetteries de la jeune reine des remontrances du confesseur, et en osant lui-même, au commencement de l'année 1619, faire à propos à Louis XIII une sorte de violence. Bentivoglio entre ici dans des détails délicats où il nous serait difficile de le suivre, et nous nous bornons à renvoyer aux pages 157, 240, 242 et 300 du tome Ier, et aux pages 10, 31, 39, 40, 44, 80, 82 et 84 du tome II. Citons au moins quelques lignes du nonce et de son collègue.

Bentivoglio, dépêche du 30 janvier 1619: «Il Rè si risolse, venerdi notte di 25 venendo verso il sabbato, di congiungersi con la regina.... Luines anche egli s'è portato benissimo, perche la notte stessa che il Rè ando à dormire con la regina, stando anche tuttavia quasi in forze ed in gran contrasto frà se medesimo, Luines lo prese a traverso e lo condusse quasi per forza al letto della regina.»—Ambassadeur vénitien, dépêche du 27 janvier 1619: «Venerdi, notte passata, 25 del corrente, questo Rè christianissimo hà dormito e consummato il matrimonio con la regina.»—Dépêche du 5 février: «Louines havendo accompagnata la Maestà sua che erà spoliata del tutto quella sera al letto della regina, e vedendo egli che il Rè stava pur ancora iresoluto se dovesse o no andar à dormire con lei, levò una certa zimarra che sua Maestà haveva d'intorno, e stesso con le proprie braccia pigliò il Rè e lo getto nel letto, usci poi egli fuori della stanza e serrò la porta.»

Le roi finit par aimer sa femme, et par lui montrer même une vivacité de tendresse dont on ne l'aurait pas cru capable. Il lui sacrifiait jusqu'à la chasse qui avait été jusque-là sa grande passion. Dans une maladie qu'elle fit au commencement de 1620, il lui prodigua les soins les plus dévoués, et il est certain que tant que vécut Luynes, leur union ne connut pas le plus léger nuage. On dit même quelque temps que la reine était grosse.

Ambassadeur vénitien, dépêche du 5 février 1619: «Il Rè non cosi spesso usci alla caccia come faceva,... di cacciatore sollecito è divenuto ubidientissimo marito, mutando la crudeltà contra le fiere in amor verso la moglie.»—Le même, dépêche du 18 février 1620: «Il Rè hà dimostrato sentir incredibil dolore per tal infermità, ne hà dati segni e col' star assistente tre giorni e tre notti continue nel fervor del male al letto della regina con lagrime agli occhi et altre apparenze di vivissimo sentimento e quasi disperazione.»—Bentivoglio, dépêche du 12 février 1820: «Non potrei esprimere il dolor grande che S. M. hà mostrato... e l'hà fatto apparir con pianti et con altri più teneri affetti di vivissimo senso. Non si partiva mai quasi della camera della regina e la serviva, porgendole con sua mano con grand'amore varie cose che ella doveva pigliare, il che hà edificato incredibilmente la corte e tutto questo popolo.»—Le même, dépêche du 4 décembre 1619: «Di parte molto sicura ho inteso che si stà con ferma speranza che la regina sia gravida, il che piaccia a Dio segua per beneficio di questo regno. Nel resto ella se governa bene, ed il Rè l'ama.»

IV.—Nous avons rappelé, p. 31, ces paroles de Mme de Motteville: «La duchesse de Luynes était très-bien avec son mari.» Sans doute sa beauté et son esprit lui faisaient bien des adorateurs, au premier rang desquels était le duc de Chevreuse, mais elle répondit à l'amour de son mari par un attachement fidèle; elle tenait admirablement sa maison; elle était dans le secret de toutes ses affaires, et elle l'y assistait.

L'ambassadeur vénitien, dépêche du 14 juin 1620, l'appelle «bellissima e gentilissima.» Il nous apprend que, lorsque Luynes se décida à tirer de prison le prince de Condé, il envoya sa femme porter cette bonne nouvelle à Madame la Princesse au bois de Vincennes.