Année 1625. France, t. XXXVII.
RICHELIEU A D'EFFIAT, DU 10 MAI: «Carlile et Holland connaissent mal la France.»—Le même, 20 juillet, l'évêque de Mende, quand Mme de Chevreuse était encore en Angleterre: «On sçait ses mauvais déportemens, sa coquetterie, et les faiblesses de son mari.»—Aout, billet en chiffre de l'évêque de Mende: «Mme de Chevreuse doit faire ses couches en Angleterre, et pendant qu'elle dit qu'elle veut s'en aller, elle fait sous main que le roi d'Angleterre lui défend de partir.»—Autre lettre a l'évêque de Mende, du même mois, sur le même sujet: «Elle est logée chez lord Holland. La faiblesse du mari est si grande qu'on en a honte. Elle pleura beaucoup à Boulogne lorsque son mari dit qu'elle ne passeroit pas. Elle est cinq ou six jours avec Buckingham, et ne voit pas la reine un quart d'heure. Chaque jour elle et la maréchale de Thémines mangent de la chair publiquement.»—Le même, en chiffre et du commencement d'août: «On n'a pas de plus grand ennemi que Buckingham. Il tâche de mettre mal la reine dans l'esprit du roi. La reine, d'un autre côté, ne fait pas ce qu'elle peut pour gagner le roi qui est amoureux d'elle. Elle ne le voit point ou ne le voit que malgré elle. Buckingham veut placer sa sœur auprès de la reine. C'est un esprit dangereux; elle est aux gages des ministres, et elle pourra gâter l'esprit de la reine. Effiat part demain avec les vaisseaux (vaisseaux français que les Rochellois avaient pris et conduits en Angleterre, chap. II, p. 56). Chevreuse sur la fin s'est porté avec courage.»—Richelieu a M. de Blainville qui succédait à d'Effiat, 10 ET 11 NOVEMBRE: «Les Anglois semblent n'avoir de chaleur que quand il faut prendre un parti préjudiciable à la France... La France pourroit bien s'accommoder avec l'Espagne plutôt que de souffrir les hauteurs de Buckingham. M. de Chevreuse lui en a écrit. Enfin, on peut faire connoître à Buckingham que, s'il veut aller en France, il faut qu'il fasse exécuter les articles du mariage, qu'autrement il n'y sera pas le bien venu. Tel est encore le naturel des Anglois, que si on parle bas avec eux il parlent haut, et si on parle haut ils parlent bas.»—13 DÉCEMBRE. Lettre commune de Blainville et de l'évêque de Mende. Ils justifient leur conduite énergique et accusent celle de d'Effiat et de M. de Chevreuse: «Avec les Anglois, il faut agir avec vigueur.»
Année 1626. France, 1624-1827.
Lettre de blainville, 26 janvier 1626: «Buckingham offrit hier à la reine d'Angleterre de la faire entrer au conseil et de lui donner part aux affaires. La reine d'Angleterre s'en excusa, par l'avis de Blainville, sur son âge et parce qu'elle n'entend point la langue; elle pria Buckingham de lui conserver cette bonne volonté pour d'autres occasions et de lui laisser la disposition de sa maison et qu'on ménageât un peu plus les catholiques. Blainville croit que Buckingham tendoit plus d'un piége à la reine, qu'il vouloit la rendre odieuse et avoir aussi le moyen de la voir plus souvent. Buckingham est inquiet à cause de la tenue du parlement. Les Anglois voient avec peine les préparatifs que fait le marquis de Spinola, déclaré amiral de ces mers sous le roi d'Espagne. L'ambassadeur de Savoie dit que son maître engagera si bien les affaires dans le Milanais, que le roi sera obligé de faire la paix avec les Huguenots. Les armements que la France fait ne sont pas inutiles. Le traité fait par le feu roi d'Angleterre et celui de France, par lequel il n'est pas permis à un des deux rois d'assister les rebelles de l'autre, va finir. Il envoie la proclamation publiée le jour précédent contre les catholiques; il l'appelle leur extrême-onction et croit qu'il la faut faire voir au comte d'Holland.»
5 MARS.—Lettre commune de M. de Blainville et de l'évêque de Mende. «Intelligence de Buckingham en France. Courriers qui lui viennent, et qui gâtent tout et décréditent les ministres du roi. Buckingham et ses partisans ne sont venus à des accommodements secrets que parce qu'on leur a fait connoître la faiblesse et la force de la France.»
L'évêque de mende, 2 avril: «Il a trouvé les affaires fort brouillées à son retour de France. Il a engagé Buckingham à rendre visite à M. de Blainville dont la vanité est grande. Le parlement persiste dans la résolution de ruiner le duc. Le roi se voit obligé à le défendre. Le duc a voulu sacrifier les catholiques, croyant appaiser le parlement, et feroit souvent le même sacrifice s'il lui avoit réussi.»
Le même, mai: «Buckingham est accusé par Bristol d'avoir fait mourir le feu roi d'Angleterre. C'est un artifice des Anglois pour lier les mains au roi. Buckingham se flatte que s'il est condamné par la chambre basse, il sera absous par la haute, et il se trompe. On accuse Carlile, Holland, etc.»—Le même, 24 mai: «On poursuit vivement Buckingham. Le roi est allé au parlement déclarer que Buckingham n'a rien fait que par son ordre, et il a fait arrêter deux gentilshommes qui avoient parlé contre lui, ce qui a fort aigri le parlement, qui ne veut plus travailler qu'on ne mette ces deux hommes en liberté. Si le roi les rend, il perd son crédit. Le parlement est résolu de déclarer Buckingham auteur des désordres qui sont entre le roi et le peuple, et charge le comte d'Arondel de le poursuivre. Mende a dit à celui-ci que la reine ne désapprouveroit pas sa conduite, et à l'autre (Buckingham) que s'il rompoit avec les parlementaires il trouveroit des voisins qui l'assisteroient. Les catholiques sont persuadés que leur salut dépend de cette division. Si on ne tend les bras à Buckingham, il se hâtera de faire la paix avec l'Espagne. Il promet de donner dans peu de jours quelque satisfaction pour les catholiques. On a délivré commission pour les domaines de la reine.»—Le même, 25 mai: «Buckingham, croyant pouvoir justifier l'emprisonnement des deux gentilshommes, a fait opiner la chambre haute. Holland est le seul qui ait parlé pour lui. Carlile s'est tu; tous les autres ont été contre. La même chambre, malgré les brigues du duc, a donné un avocat à Bristol. Les juges, assemblés pour savoir si les rois pouvoient être dénonciateurs ou témoins, et étant sur le point de prononcer que non, il les a empêchés de prononcer. Il y a des choses si infâmes, si sordides dans les accusations de Bristol contre le duc, qu'on n'ose les écrire. On croit que Bristol sortira glorieux et que Buckingham succombera.»
Le même, 6 juin: «Il a fait voir à Buckingham la compassion qu'a le cardinal pour sa fortune, et il a, à la prière de Buckingham, fait connoître au roi d'Angleterre qu'il ne devoit jamais l'abandonner, et que c'étoit plutôt le roi qu'on attaquoit que le favori. On a mis en liberté les deux membres de la chambre basse. Le sieur George Eliot étant élargi a parlé d'une manière encore plus offensante contre le duc qu'il n'avoit fait. Le parlement demande le rappel du comte d'Arondel ou qu'on découvre ses crimes. Le roi vient de faire deux barons, Goring et Carleton.»—Le même, 11 juin: «On a élargi Arondel. Buckingham croit l'avoir gagné et il se trompe; il n'a pu porter le roi à rompre le parlement. Le roi d'Angleterre a tenu conseil avec Buckingham, Carlile, Holland et autres ministres pour savoir si on romproit le parlement ou si on le continueroit; quelques-uns ont été d'avis qu'il n'y avoit point d'autres moyens de sauver Buckingham que de casser le parlement. Buckingham a dit que le dessein étoit hardi dans la nécessité où l'on étoit et qu'il ne vouloit pas pour ses intérêts particuliers hasarder l'autorité de son maître. On a ajouté que la rupture du parlement pourroit entraîner la ruine des Huguenots en France, parce que le roi de France, connoissant la faiblesse de l'Angleterre, ne manqueroit pas de les attaquer. La résolution est prise de continuer, et s'ils peuvent obtenir des subsides du parlement, ils s'en serviront pour le ruiner. Le dessein étoit, si les affaires avoient réussi dans le parlement, de chasser les François et de porter la guerre en France, ce qu'ils feront dès qu'ils en auront le moyen, tant ils sont irrités de la paix de La Rochelle, du traité de Monçon conclu avec l'Espagne, de l'arrêt de leurs marchandises.»—Le même, 24 juin: «Envoie copie de la lettre que le roi d'Angleterre écrit à la chambre basse pour la presser de régler les subsides. La chambre a répondu avec audace et mépris qu'il falloit auparavant leur faire justice sur les griefs qu'elle avoit présentés contre Buckingham. On parle de casser incessamment le parlement. Un courrier de Savoie, arrivé depuis vingt-quatre heures, donne espérance d'éluder la paix par ses artifices. Le roi d'Angleterre est fort piqué de ce qui s'est dit dans le traité de Monçon que, si les alliés refusent les conditions équitables, les deux rois s'uniront pour les y contraindre. Mais ce prince devroit se piquer davantage du refus absolu qu'on lui fait de lui donner des subsides. Il ne peut digérer la paix de La Rochelle et l'arrêt des vaisseaux et marchandises d'Angleterre; il en parle avec chaleur. Le parlement proteste contre le duc de Buckingham comme auteur des divisions entre le roi et son peuple. On ne peut pousser plus loin la persécution contre les catholiques. Les prisons sont devenues des couvents de religieuses. Mende écrit qu'il a vu Buckingham en pleurs aux pieds de son maître. Si le roi d'Angleterre casse le parlement, il faut qu'il en convoque un autre six semaines après, n'ayant pas de quoi subsister. Bristol a donné de nouvelles charges contre Buckingham, et son fils a donné une relation touchant de qui s'est passé en Espagne toute contraire à celle de Buckingham.»—Le même, 26 juin: «Le roi a cassé son parlement parce que le lendemain les deux chambres s'unissoient pour porter la sentence contre le duc. Jamais prince n'a été plus haï ni dans une plus grande nécessité que le roi d'Angleterre. Le duc peut bien différer, mais non pas éviter sa perte. Mende veut le porter à rompre avec le parlement afin de donner, par ce moyen, le temps de respirer aux catholiques. On poussoit Buckingham sur l'affaire d'Espagne. Bristol a été envoyé à la Tour; on lui a offert son pardon, il l'a refusé disant que le pardon n'étoit que pour les coupables. Le comte d'Arondel est relegué dans sa maison avec toute sa famille. Le roi d'Angleterre a arraché des registres la déclaration, autorisée de sa main, de l'alliance d'Espagne, et celle de la chambre basse qui proteste que les impositions faites sans son ministère sont de pures violences.»—Le même, 28 juin: «Il a écrit par Montaigu ce qui s'est passé depuis la rupture du parlement. Londres a refusé un million qu'on lui demandoit à emprunter. On demandoit aux aldermans à chacun 50,000 fr., ce qu'ils ont refusé. On a donné à Hamilton le commandement de quarante vaisseaux, il l'a refusé. Le garde des sceaux a ordonné à Bristol de se préparer à répondre; Bristol pourra demander son renvoi où le procès a été intenté. Tout cela aigrit le peuple contre Buckingham.»
Le même, 4 juillet: «Il a écrit par Montaigu, par ordre du roi d'Angleterre, le lendemain que le parlement fut cassé. Le roi assembla un grand conseil pour faire autoriser les impositions sur le peuple. Personne n'en ose ouvrir la bouche. On envoie par les provinces des lettres royales qui ne font que trop connaître la misère de la cour. On ne croit pas qu'ils gagnent beaucoup par cette quête. On a voulu faire des emprunts dans Londres, on n'a eu que des refus. Cependant Montaigu croit que dans peu le roi sera au-dessus de ses affaires et qu'il sera craint et redouté plus qu'aucun autre. Buckingham veut se faire absoudre par la chambre de l'Étoile. On ne croit pas qu'il y ait des personnes assez hardies pour le décharger des accusations de la chambre basse. Le roi d'Angleterre donne de bonnes paroles pour les catholiques, et en même temps il donne des commissions pour les poursuivre. Buckingham dit que les promesses en leur faveur n'ont été faites que pour endormir le pape. On doit s'en plaindre et les menacer de ne pas s'engager pour les affaires d'Allemagne. Il est important de faire connaître aux catholiques qu'on ne les abandonne pas. On tâchera de tirer d'eux une somme considérable. Mais Mende ne leur conseille pas de rien donner. Montaigu va solliciter le payement des 400,000 écus. Il dira que la reine a ses domaines, ce qui n'est pas. Jamais princesse n'a été plus maltraitée. Le comte de Carlile a conté à Mende les discours que Monsieur lui a faits, si pleins de haine et de mépris pour le roi que par respect on n'ose les écrire. Les dames du cabinet d'en haut (évidemment Mme de Chevreuse, la maréchale Ornano, la reine Anne) tiennent les Anglois fidèlement avertis. On dit Monsieur et la reine en bonne intelligence.»—Réponse du cardinal, 10 juillet: «Si les Anglois mettent des impôts sur les marchandises de France, on en mettra en France sur celles d'Angleterre. On fera ce qu'on pourra pour soulager les catholiques. On laisse à Mende de se roidir ou de se relâcher sur ce qui concerne la maison de la reine.»—Le même, 16 juillet: «On a quelque lumière que les Anglois veulent se prévaloir des mécontentements de Monsieur et faire déclarer les Rochelois en sa faveur. L'ambassadeur de Savoie est le principal promoteur de cette affaire. On a surpris un paquet de Mme de Rohan, la mère, qui excite le sieur de Soubise, son fils, qui est retiré en Angleterre, à faire du pis qu'il pourra. Il faut tâcher de découvrir sur cela tout ce qu'on pourra. On a découvert de grandes cabales par la prise de Chalais: on fera ce qu'il faut pour y remédier.»
L'ÉVÊQUE DE MENDE PAR COURRIER EXTRAORDINAIRE: «La ville de Londres accorde 200,000 livres, monnaie de France, au roi d'Angleterre. Le roi d'Angleterre s'approprie les deux tiers des biens des catholiques. On a retranché douze tables dans sa maison. On a envoyé dans les provinces affermer certaines viandes, de même que les charrettes, ce qui ne produira pas 40,000 écus par an, et rallume la haine contre le gouvernement. On a tenu conseil sur l'emploi de la flotte. Les uns vouloient qu'on l'envoyât à la rencontre de la flotte d'Espagne; les autres qu'elle demeurât sur les côtes pour interrompre le commerce; un troisième a conseillé de l'employer à reprendre les îles que les Rochelois ont perdues, assurant Buckingham que c'étoit le moyen de se faire absoudre par le parlement. Buckingham a fait mine de rejeter ce conseil et a consulté en même temps le moyen de l'exécuter. Le comte d'E. partira le 25 avec douze vaisseaux, et Buckingham, trois semaines après, avec les vingt-huit autres. Ils n'ont pas de vivres pour deux mois. Le roi d'Angleterre attend de grands effets de l'intelligence qui est entre Monsieur et la reine, et que presque toute la cour conspire à ce dessein. Buckingham entretenoit le roi d'Angleterre de la correspondance qui est entre le cardinal et Mme de Chevreuse, et qu'elle le caresse à deux fins: l'une pour éviter l'éloignement dont elle est menacée; l'autre pour couvrir ses intrigues. La reine d'Angleterre a fort protégé Buckingham pendant le parlement, et pour reconnaissance il n'est jour que lui et Carlile ne fassent tous leurs efforts pour irriter le roi d'Angleterre contre elle. Ils vont lui donner un parfumeur de Lombardie pour maître d'hôtel; la reine a prié le roi de ne la pas obliger à le recevoir. On lui a donné pour dames du lit la duchesse de Buckingham, la comtesse d'Amblie, la marquise d'Hamilton, les comtesses de Carlile et d'Holland. On a mis ce nombre afin d'exclure les dames françoises du carrosse. La reine a demandé la duchesse de Lenox et la comtesse d'Arondel. On n'a point reçu la duchesse de Buckingham. La reine a prié qu'on ôtât la comtesse de Carlile, ce qu'elle n'a pu obtenir. On a aussi nommé un officier pour auditeur des domaines. Tout cela se fait pour éloigner les François et pour placer les valets et les créatures de Buckingham. Carleton va ambassadeur extraordinaire en France pour le fait des domaines. Il est nécessaire de lui faire sentir fortement le peu de satisfaction qu'a le roi des mauvais traitements qu'on fait à la reine, sa sœur. Carlile et Buckingham tâchent de donner des maîtresses au roi, et on croit qu'ils lui ont fait voir la comtesse d'Oxford.»