Les bazars vendent quelquefois, en outre, des almanachs de l'an passé et de petits livres au rabais, choisis parmi les plus instructifs, tels que les Aventures de Cartouche et les Mémoires de Vidocq. Leur population se compose généralement du marchand, de l'aboyeur, et d'un compère qui choisit avec acharnement, s'extasie avec ravissement, achète avec discernement, paye longuement et revient fréquemment.
Çà et là sont aussi installées de petites boutiques de comestibles où l'on débite des fragments de fromages, des fritures mystérieuses au grésillement provocateur, au fumet séduisant; des limonades polonaises, confectionnées avec des détritus de réglisse et des résidus de peau de citron; des crèmes à la vanille à un sou la tasse, et des glaces panachées à deux liards le verre. Généralement ces cuisines en plein vent sont desservies par des Arlésiennes ou des Cauchoises, dont les formes robustes et les bonnets insensés font l'admiration du gamin de Paris.
Aimez-vous la photographie?—Moi non plus,—comme disait Grassot, dont on me permettra d'emprunter en cette rencontre le spirituel langage. Je lui en veux d'avoir multiplié outre mesure les formes du laid. Mais si je n'aime pas la photographie, j'aime les photographes. Je les aime pour leurs longues barbes, leurs prospectus et leur bonne opinion d'eux-mêmes. Ce sont des artistes mitoyens, ni chair, ni poisson, adorés des bourgeois, et très-propres à réconcilier l'art avec les admirations de la masse. Les fruits secs de la peinture, les invalides d'atelier, les incompris des Salons, ont une consolation toute prête en se faisant photographes. L'invention de Daguerre est le champ d'asile des incapacités de l'art. Le métier est fort commode et fort couru, parce qu'il peut, à la rigueur, se passer d'études et d'intelligence, ce qui est toujours une condition facile à remplir.
Le plus grand des photographes connus, comme chacun sait, est Nadar, qui a six pieds de long,—quelques pouces de moins que la girafe. J'en ai découvert un autre dans un rez-de-chaussée du nouveau boulevard Malesherbes, à qui il ne manque, pour être aussi grand que lui, que ce qui manque à Nadar lui-même pour égaler la girafe. Ce n'est pourtant pas son élève: comme mademoiselle Lenormand et le célèbre Moreau, Nadar n'a jamais formé d'élèves. Mais s'il n'a pas d'élèves, il a des rivaux, je l'en préviens, surtout dans cette partie du boulevard de Sébastopol qui s'étend entre la rue Soufflot et la rue des Écoles. Là sont entassés, presque en plein air, une dizaine de photographes, tous plus étonnants les uns que les autres. Je défie M. Courbet de regarder sans enthousiasme leurs montres d'exposition. Ils travaillent dans tous les genres et dans tous les prix. Ce sont eux qui ont créé le portrait à un franc. Le dernier venu, plus audacieux encore, vient de lancer le portrait à vingt-cinq centimes, «le même que celui à un franc,» dit l'affiche. C'est un coup d'éclat et un coup d'État, supérieur à celui qui a illustré M. de Girardin, lorsqu'il créa la presse à quarante francs.
Ces industriels joignent quelquefois à leur art la vente des faux-cols et des cravates. Ils font, au besoin, votre silhouette avec du papier noir découpé, qu'ils collent sur un fond blanc et qu'ils recouvrent d'un verre. Ils vous offrent, au rabais, des portraits de Garibaldi et de mademoiselle Léonie Leblanc, et tout bas, à l'oreille, des vues stéréoscopiques, où les amateurs de ces sortes de choses jouissent du coup d'œil enchanteur de deux jambes de filles déchaussées trois lignes (ou pouces) plus haut que la police ne le permet.
Les comédiennes des divers théâtres de Paris fournissent le principal aliment de ces vues au stéréoscope et des galeries photographiques. On nous les montre dans toutes les postures et sous tous les costumes, faute de pouvoir nous les montrer sans costumes,—idéal suprême dont les régisseurs de spectacles et les photographes se rapprochent sournoisement chaque jour. Puisqu'on les représente ainsi, c'est qu'elles le veulent bien. Non-seulement elles le veulent bien, mais elles en sont enchantées: cela les popularise, c'est leur gloire, c'est un triomphe et une consécration. Elles envoient ces images à leurs amis de cœur et les répandent dans leur famille. La petite sœur y puise un noble sujet d'émulation, la mère en pleure de joie, et les camarades en crèvent de jalousie. Pauvres clowns de la publicité, misérables créatures, mettant toute leur gloire et toute leur âme à être les jouets banals du public, et rivalisant entre elles avec rage à qui lui sera servie le plus souvent, en chair et en os, nues par en haut, nues par en bas, riant, pleurant, grimaçant à volonté, montrant les dents, tirant la langue, faisant l'œil en coulisse, découvrant la gorge, cambrant les hanches, arrondissant la poitrine, en matelotes, en salmis, au beurre noir, à la crapaudine!
Revenons aux photographes des rez-de-chaussée.
Voici une affiche que j'ai copiée à la devanture de l'un d'entre eux:
PHOTOGRAPHIE DES FAMILLES
X***, Piémontais
MENTIONNÉ PAR LE SIÈCLE DU 19 SEPTEMBRE
Élève de M. Disdéri
PHOTOGRAPHE DE S. M. L'EMPEREUR
Rabais de moitié pour MM. les militaires
salon spécial pour les nouveaux mariés
Portraits instantanés
Ressemblants toute la journée.
C'est simple, mais c'est beau.