Au centre s'étendait une vaste place d'une lieue de circonférence, autour de laquelle rayonnaient en tous sens, comme les corridors de Mazas autour de sa chapelle, cinquante boulevards, non plus beaux, mais juste aussi beaux les uns que les autres.

Chacun de ces cinquante boulevards avait cinquante mètres de large, et, par ordonnance, était bordé de maisons de cinquante mètres de haut et de cinquante fenêtres de façade. Toutes ces maisons, dont la largeur égalait l'élévation, formaient une longue série de cubes gigantesques, régulièrement alignés. Des lois sages en avaient déterminé, d'après une base uniforme, le mode de décoration extérieure et de distribution intérieure: chacune d'elles renfermait un égal nombre d'appartements, d'égale dimension. Les mêmes lois sages avaient également déterminé l'emplacement et la forme des boutiques de chaque espèce. Il y avait, par exemple, des cafés de première, de deuxième et de troisième classe, comme les préfets, et pour chaque catégorie était réglé avec prévoyance le nombre des salles, des tables, des billards, des glaces, des ornements et des dorures.

Les cafés de première classe, bien entendu, étaient seuls admis sur la ligne des boulevards. Ainsi l'œil n'était plus blessé par ces disparates choquantes que produit l'indiscipline de l'initiative individuelle abandonnée à elle-même, et le niveau centralisateur, cet instrument des civilisations complètes, avait passé partout. Les industries ouvrières, les fabriques, le petit commerce étaient parqués dans les quartiers intermédiaires: il y avait les rues de maître et les rues de service, comme il y a les escaliers de maître et les escaliers de service dans les maisons bien organisées.

De cette place, on pouvait d'un coup d'œil, en pivotant sur soi-même, embrasser Paris entier, et en apercevoir toutes les portes. Le milieu était occupé par une grande caserne monumentale de forme circulaire, surmontée d'un phare, œil immense et vigilant d'où, chaque nuit, un jet puissant de lumière électrique s'élançait sur tous les points de la ville; percée, vis-à-vis des cinquante boulevards, de cinquante embrasures par chacune desquelles passait la gueule d'un canon, et flanquée d'élégantes rotondes, qui étaient des postes de sergents de ville. Sur le fronton de la caserne, un bas-relief (utile dulci), œuvre d'un professeur de cette École des Beaux-Arts régénérée par l'intervention salutaire de l'élément administratif, représentait dans une gloire l'Ordre Public, en costume de fantassin de la ligne, avec une auréole au front, terrassant l'Hydre aux cent têtes de la Décentralisation; et une frise déroulait autour de l'édifice les épisodes les plus saisissants de cette grande bataille enfin terminée.

Cinquante sentinelles, postées aux cinquante guichets de la caserne, vis-à-vis des cinquante boulevards, pouvaient, avec une lunette d'approche, apercevoir, à quinze ou vingt kilomètres de là, les cinquante sentinelles des cinquante barrières. Un vaste système de fils électriques, rayonnant du centre aux extrémités, mettait de toutes parts ces cent postes en communication, et en une seconde envoyait de la tête à chaque membre les signaux nécessaires.

Un premier boulevard circulaire, de cent mètres de large, bordé d'arcades, faisait le tour de la place; un dernier, de la même dimension, faisait le tour de la ville, en suivant intérieurement l'enceinte des nouveaux remparts. Les anciennes fortifications, détruites et comblées, n'étaient plus qu'un sujet de dissertation pour les archéologues, comme l'enceinte de Philippe Auguste. Dans l'intervalle, échelonnés de kilomètre en kilomètre, s'arrondissaient concentriquement les uns autour des autres dix boulevards moins larges de moitié, car le Paris de l'an 1965, idéal de la symétrie, et où, par un prodigieux effort de l'imagination municipale, on avait trouvé moyen de ramener la ligne courbe elle-même aux principes de la ligne droite, offrait cet inappréciable avantage d'être rigoureusement fondé sur le système décimal. On pouvait le parcourir et l'étudier comme un problème de mathématiques.

À chaque intersection des dix boulevards circulaires avec les cinquante boulevards qui formaient les rayons de cette vaste roue, s'étendait, suivant les théories géométriques les plus pures, une place, dont le périmètre était exclusivement composé de monuments. Car on ne permettait pas aux monuments de s'éparpiller partout, sans ordre et sans méthode. Ils étaient centralisés. Les provinciaux et les étrangers n'avaient plus besoin de guides pour visiter Paris; il leur suffisait de suivre le boulevard droit devant eux en sortant de leur hôtel; le soir, ils se trouvaient de retour à leur point de départ, ayant vu à fond toutes les curiosités du premier cercle, sans avoir eu à s'enfoncer dans les rues latérales, abandonnées aux nécessités de la vie courante. Le lendemain ils recommençaient pour le cercle suivant. Ils savaient même d'avance où se trouvaient les églises et où se trouvaient les mairies, où les casernes et où les théâtres, qui alternaient comme les rimes dans un poëme épique, et ils pouvaient déterminer, par un simple coup d'œil jeté sur le plan de Paris, dans quelle direction il fallait chercher les diverses catégories d'édifices, absolument comme les mathématiciens déterminent le quatrième terme d'une proportion. Jamais un Anglais n'éprouvait le besoin de se hasarder en dehors des boulevards, et nul Parisien ne se souvenait d'en avoir rencontré un seul dans les rues. Les monuments avaient leurs lignes aussi bien que les omnibus: ici les monuments à dôme, et là les monuments sans dôme; à droite le style ancien, et à gauche le style moderne.

L'ingénieur en chef de la ville avait inventé une puissante machine pour transporter dans l'alignement les anciens édifices conservés. C'est ainsi que l'Hôtel de Ville avait été déplacé de cinq cents mètres, et que l'hôtel des Invalides avait dû tourner sur lui-même, pour occuper sa place dans la cité nouvelle. Les buttes de Saint-Roch, de Sainte-Geneviève et autres étaient venues se ranger docilement dans le bois de Boulogne, le bois de Vincennes et le parc de Monceaux, où elles figuraient parmi les curiosités naturelles, creusées en grottes et arrangées en cascades. Le mont Valérien avait été taillé en colosse de Rhodes, dont les deux mains tenaient élevée sur la ville une paire de flambeaux gigantesques, tandis que ses deux pieds logeaient une machine hydraulique d'où les eaux de la Seine partaient en canaux innombrables; Montmartre était coiffé d'un dôme, orné d'un immense cadran électrique qui se voyait de deux lieues, s'entendait de quatre et servait de régulateur à toutes les horloges de la ville.

On avait enfin atteint le grand but poursuivi depuis si longtemps: celui de faire de Paris un objet de luxe et de curiosité plutôt que d'usage, une ville d'exposition, placée sous verre, hôtellerie du monde, objet d'admiration et d'envie pour les étrangers, impossible à ses habitants, mais unique pour le confortable et les jouissances de tout genre qu'elle offrait aux fils d'Albion. Quand un Parisien avait la petitesse de se plaindre, on lui répondait qu'il n'y a que les esprits vils pour ne point savoir sacrifier leur commodité personnelle aux mâles joies de l'orgueil patriotique.

Le système monumental suivi dans le Paris de 1965 avait produit certaines conséquences que je me souvenais d'avoir vu poindre autrefois. Comme la construction des bâtiments et leur genre d'architecture étaient déterminés a priori par le plan général de la ville, au lieu de s'adapter platement aux besoins et aux destinations, il en résultait que les édifices étaient employés parfois à des fonctions imprévues. Les écoles primaires et les sapeurs-pompiers habitaient sous des dômes. Il y avait des palais qui n'étaient occupés que par leur concierge. Il y en avait d'autres qui ne logeaient qu'un jet d'eau. Une fois le palais bâti, on n'en savait que faire, et on se hâtait d'y mettre une statue, ou un jardin, ou bien de le faire peindre à fresque, ou bien encore de créer à son intention, afin de l'utiliser, un haut fonctionnaire qui ne servait à rien. Du reste, tous les palais, même ceux qui ne logeaient qu'un jet d'eau, avaient leur factionnaire, leurs gardiens, leur gouverneur et leur administration.