De l'autre côté de l'eau, deux boulevards se croisaient sur l'emplacement du parc du Luxembourg, qui avait si longtemps abusé de la tolérance municipale pour inutiliser cinquante ou soixante mille mètres d'excellent terrain, et enlever à la circulation des capitaux considérables. On avait réuni à travers le jardin la rue Soufflot à la rue de Fleurus, et la rue Bonaparte à la rue de l'Ouest, pour la plus grande commodité des charretiers et pour mettre Bobino en communication avec le Panthéon. L'avenue de l'Observatoire se mirait avec orgueil dans ses trottoirs d'asphalte verni. Une station de fiacres recouvrait la pelouse de l'Orangerie; aux lieux où fut la Pépinière, l'odeur des lilas était remplacée par l'odeur du troupier; on vendait de l'absinthe perfectionnée dans la grotte de Médicis, et les porteurs d'eau venaient remplir leurs haquets à la fontaine de Jacques de Brosse. Mais, en guise de dédommagement pour les âmes romantiques, l'édilité de l'an 1965 avait ouvert des squares sur la place Saint-Sulpice, autour de l'Obélisque et de l'Arc de Triomphe de l'Étoile, accordant ainsi à la nature son droit au soleil, toutefois sans lui permettre d'empiéter sur celui des boutiques. D'ailleurs un perfectionnement ingénieux s'était introduit dans la fabrication des squares. L'administration les achetait tout faits, sur commande. Les arbres en carton peint, les fleurs en taffetas, jouaient largement leur rôle dans ces oasis, où l'on poussait la précaution jusqu'à cacher dans les feuilles des oiseaux artificiels qui chantaient tout le jour. Ainsi l'on avait conservé ce qu'il y a d'agréable dans la nature, en évitant ce qu'elle a de malpropre et d'irrégulier.
Tout à coup, vers le milieu de l'ex-jardin des Tuileries, je débouchai sur une place immense, dont la coupole était vitrée, par mesure de précaution contre les injures du soleil et de la pluie. Le périmètre en était formé tout entier par quatre monuments, où se résumaient à merveille les intérêts principaux et les besoins essentiels d'une grande capitale: une mairie, une caserne, un théâtre et la succursale de la Bourse. Par une exception glorieuse et bien méritée, cette place, au lieu de porter le nom d'une victoire, portait le nom d'un victorieux,—de celui qui avait vaincu les ténèbres et les résistances du vieux Paris, du promoteur de ce grand mouvement de transformation, qu'on n'avait fait que suivre en le dépassant. Au milieu de la place, sur un haut piédestal de bronze, se dressait la statue colossale de ce second fondateur de la cité, en costume de Grand Édile, revêtu de la toge et du laticlave. À demi soulevé sur sa chaise curule, d'un geste impérieux et serein il étendait un doigt sur la carte de Paris déployée devant lui, et de l'autre main il tenait un compas ouvert, qui fulgurait comme un glaive. De petits génies jouaient à ses pieds avec des niveaux, des pioches et des truelles.
En m'approchant, je m'aperçus que cette statue servait en même temps de calorifère et de borne-fontaine. Elle avait un tuyau de pompe dans la poitrine et un tuyau de poêle dans le dos; elle jetait du feu par le haut du corps et de l'eau claire par le bas. De plus, elle tenait lieu de candélabre pendant la nuit. La flamme intérieure prêtait au bronze des reflets fantastiques dans l'ombre, et les bouches de chaleur, placées entre les lèvres, les paupières et les narines, se changeaient en bouches de lumière, répercutées à l'infini par la voûte de cristal. Cette manière d'utiliser jusqu'à l'inutile, et de régénérer l'art par une salutaire infusion d'industrie, me frappe comme la plus éclatante révélation du progrès dans ses rapports avec la nouvelle capitale.
Les quatre faces du piédestal étaient remplies par autant de bas-reliefs expressifs et ingénieusement choisis. Sur le devant on voyait la Ville de Paris, coiffée de ses tours, dirigeant la théorie des communes suburbaines, et venant à leur tête se prosterner aux genoux du Grand Édile, qui la relevait eu lui donnant sa main à baiser. À droite, le Grand Édile était assis à sa table de travail, plongé dans une méditation profonde et les yeux fixés sur un plan; de chaque côté de lui, l'Art et la Civilisation soulevaient leurs flambeaux pour l'éclairer, et la commission municipale, rangée en cercle dans un religieux silence, comme les gerbes du songe de Joseph, l'adorait. À gauche, le Grand Édile frappait du pied le sol et en faisait jaillir une forêt de dômes, de campaniles et de colonnades, qui venaient se ranger devant lui, aux sons enchanteurs d'un concerto de lyres exécuté par les Amphions de la commission municipale. Dans un coin, je distinguai vaguement un épisode où la Ville de Paris jouait un rôle dont je ne me rendis pas bien compte: je ne pus voir au juste si elle mettait la main sur son cœur, en signe de reconnaissance éternelle, ou sur sa bourse, pour payer les violons de la municipalité. La face postérieure du piédestal était divisée en deux parties: l'une représentait l'Assomption de la Ville de Paris, soulevée vers la nue sur les bras d'une légion d'architectes et d'ingénieurs, nus comme des Amours pour les besoins du style. La France, la main étendue, la contemplait dans une attitude d'admiration extatique, et Londres, Vienne, Saint-Pétersbourg, Berlin, Rome et Constantinople, symétriquement rangées sur le premier plan, faisaient fumer de l'encens dans des cassolettes. L'autre partie représentait l'apothéose du Grand Édile, et je n'en ai plus qu'un souvenir confus. Je me souviens seulement que, dans un angle inférieur, la Postérité, sereine et grandiose comme l'ange qui apparut à Héliodore, chassait à coups de fouet, dans une trappe, les monstres hideux de l'Envie et du Dénigrement.
J'entendis un coup retentir. Ah! comme la Postérité frappait à tour de bras! Un second coup. Je m'agitai faiblement, croyant sentir déjà le fouet de la Postérité sur ma propre tête. Il me sembla qu'on marchait vers moi, et je me reculai d'instinct, en balbutiant quelques mots mal articulés. Un bras vigoureux me secoua.
Je me dressai sur mon séant. Par la fenêtre entr'ouverte pénétraient jusqu'à mon lit des flots de soleil, et des torrents de poussière. Le bruit des pics et des pioches, la chanson de la scie, de l'essieu des charrettes lourdement chargées et de la truelle Berthelet grinçant sur la pierre, emplirent mon oreille comme une trombe. Mon concierge était devant moi: il ressemblait à la Civilisation du bas-relief de droite.
«Un cauchemar, monsieur? fit-il, portant respectueusement la main à sa casquette.
—Non, non, un rêve, un bien beau rêve! Mais, si ce n'était qu'un rêve, pourquoi m'avez-vous éveillé?»
Il me tendit, avec un sourire doux et triste, un papier qu'il tenait à la main.
C'était une sommation de la Ville de Paris, la troisième depuis six ans, d'avoir à vider les lieux dans le délai de deux mois, pour faire place à la prolongation du boulevard Saint-Germain.