Celui qui veut admirer le Paris nouveau doit donc se résigner à acheter son admiration au prix qu'elle mérite. Il est condamné au spectacle indéfiniment prolongé de la coulisse et à tout ce tripotage des machinistes que la toile de fond cache à l'Opéra. Il trébuche aux amas de décombres entassés dans tous les coins; il se heurte aux ouvriers effondrant une masure ou un palais à coups de pioche, faisant pleuvoir les pierres, ou attelés à une corde et tirant à grands cris un pan de mur, qui s'écroule dans un tourbillon de poussière, avec un mugissement d'avalanche. Il rencontre des myriades de maisons décapitées, éventrées, coupées en deux, s'affaissant dans la cave, trahissant par les fenêtres brisées ou les murailles abattues tous les secrets de leur aménagement intérieur, zébrées de ces raies noires et sinistres que laissent derrière eux les conduits des cheminées, et qui semblent le signe de ralliement des démolisseurs,—espèces de cadavres branlants, mi-debout, mi-couchés, résignés à l'abattoir, et dont l'aspect attriste l'âme et les yeux. Il faut à chaque pas manœuvrer, se courber, faire un détour, frôler les maisons ou prendre le milieu de la chaussée, écouter un gare! éviter à ses pieds un tas de moellons ou de mortier; à ses côtés, une charrette, un cheval, un maçon tout blanc de plâtre; sur sa tête, les pluies de tuiles ou de badigeon; et ainsi toujours esquivant, enjambant et regimbant, savourer jusqu'à la dernière note cet abominable concert formé du grincement de la truelle Berthelet sur la muraille, de l'aigre cri de la scie sur la pierre, de la petite chanson agaçante du cric et du cabestan, et des jurements enroués des Limousins.
Les rues de Paris sont en déménagement perpétuel comme ses habitants. Là où il y en avait hier cinq ou six, il n'y en a plus une seule aujourd'hui; là où il n'y en avait pas hier, en voici maintenant cinq ou six. Des maisons s'élèvent sur l'emplacement des anciennes voies; des voies nouvelles font leur trouée à travers des pâtés de maisons jetées bas. De toutes parts les avenues s'avancent au pas de charge, bouleversant, culbutant, nivelant tout sur leur passage; les boulevards font leurs razzias gigantesques, engloutissant les rues par centaines, comme ces monstrueux cétacés qui dépeuplent la mer pour s'arrondir, et ne peuvent ouvrir la bouche sans s'incorporer des myriades de petits poissons. On travaille sur le Paris existant sans plus s'en inquiéter que s'il n'existait pas. Une ville de douze cent mille âmes, laborieusement créée par l'effort persistant de quinze siècles, la première et déjà la plus belle du monde, est comme non avenue, et le Paris nouveau en prend à son aise avec elle, absolument comme s'il avait à se déployer de toutes pièces dans un espace vide. Au lieu de s'accommoder au Paris de Philippe Auguste, de Louis XIV et de Louis-Philippe, de s'associer à lui en se contentant de l'embellir et de le modifier au besoin, il préfère le renverser sans façon, comme ces mottes de terre qu'on écarte ou qu'on broie du pied sur son passage.
Vous avez vu ces fantômes que les physiciens créent et chassent à leur gré avec la rapidité de l'éclair; ainsi les rues apparaissent ou s'évanouissent, pauvres ombres chinoises obéissant au moindre clin d'œil de l'enchanteur M. Haussmann. Et l'instabilité de celles qui vivent n'est pas moindre que l'instabilité de celles qui meurent. Même quand on respecte leur existence, même quand elles ne sont pas rognées ou coupées en deux, même quand on ne les reprend pas pour les prolonger, en modifier la direction ou les élargir, les voies de Paris restent soumises à une mobilité perpétuelle et sont toujours en travail. On les empierre, on en change le niveau, on les hausse ou on les baisse, on déplante ou on replante les arbres, on y installe des pavillons et des vespasiennes, ou bien on les démolit; on expérimente les systèmes les plus divers sur la chaussée et sur le trottoir, on répare l'asphalte, on étend de nouvelles couches de bitume empesté et brûlant; on les éventre pour creuser un égout, on les referme; on les rouvre pour placer une conduite d'eau, on les recoud; on les fend de nouveau pour réparer les tuyaux de gaz, et pendant des semaines entières la rue est sillonnée de tranchées béantes, d'où s'exhalent des miasmes suffocants.
Tel est le premier trouble apporté à la jouissance des admirateurs du nouveau Paris. Il y en a un autre: c'est que la transformation n'est pas encore sans mélange, et que, malgré toute l'ardeur et la bonne volonté de nos magistrats, il reste toujours çà et là quelques débris de la vieille ville qui font tache et attristent le regard. La peau neuve de Paris a des bigarrures qui en détruisent l'unité et l'harmonie. À côté d'une artère de vingt mètres de large, voici une petite ruelle qui n'a pas dix pieds[3]; et derrière ce beau monument rectiligne, tout neuf et tout reluisant, on découvre dans le lointain un grand vilain bâtiment noir, sans colonnades, sans chapiteaux, et dont les pierres pourraient rendre de si grands services à la construction d'une caserne! Puis, partout des maisons en ruines, des démolitions commencées, des constructions inachevées, des barrières en bois, des clôtures de planches sales et disjointes, des échafaudages à perte de vue, tout l'appareil de la maçonnerie et de la charpenterie, choses désagréables à l'œil de l'amateur classique qui aime la propreté! Il s'avoue tout bas, en soupirant, qu'il est pénible d'assister à ces détails de toilette, dont il ne faudrait voir que le résultat, et qu'on est obligé de rendre pendant longtemps Paris bien laid avant d'arriver à le faire si beau.
Repassez dans vingt ans, mon ami: la toilette sera terminée, si elle doit jamais l'être. Plus ne sera besoin alors d'échafaudages et de clôtures en planches, parce qu'il n'y aura plus de vieilles rues ni de vieilles maisons à démolir; et quant à ces grands vilains bâtiments noirs, qui vous choquent à juste titre, on n'en gardera que tout juste ce qu'il faut pour produire un agréable contraste, une surprise piquante, après les avoir grattés, nettoyés, blanchis et redorés du haut en bas. Repassez dans vingt ans, et je vous promets à chaque pas des rues de trente mètres, des avenues bordées de palais, et des boulevards à bouche que veux-tu.
En attendant, il ne faut pas mépriser les résultats conquis. On fait ce qu'on peut. On nous a déjà donné une cinquantaine de boulevards nouveaux, sans compter les avenues, qu'il serait difficile de compter, et les rues, qui ne se comptent plus: les boulevards de Sébastopol et de Strasbourg, de l'Alma, du Palais, de Port-Royal, de Saint-Germain, du prince Eugène, de Magenta, de Malesherbes, de l'Étoile et de Monceaux, le boulevard Beaujon et la rue de Rivoli prolongée, les boulevards des Trois-Couronnes et de la Santé, les deux boulevards Pereire, les boulevards Saint-Marcel, Arago, Saint-André, Haussmann, Richard-Lenoir, et tant d'autres qui n'attendent que le loisir des maçons occupés ailleurs. Nous en avions quatre-vingt-douze, il y a un an, nous devons en avoir, en y joignant les compléments prochains, plus de cent-vingt aujourd'hui. En vérité, la plume se fatiguerait à ces énumérations homériques, et l'historiographe du nouveau Paris apostropherait volontiers M. le préfet de la Seine, sur le ton de Boileau s'adressant à Louis XIV:
Grand roi, cesse de vaincre ou je cesse d'écrire.
Je ne puis déployer un plan de Paris et y jeter les yeux, sans découvrir de tous côtés des multitudes de larges avenues, nées d'hier ou à naître demain, et que je ne soupçonnais pas, sans m'étonner chaque fois davantage de la quantité de boulevards que peut contenir une capitale. Mais rassurez-vous, lecteur, je sais me borner malgré la contagion de l'exemple, et je me lasse plus vite d'enregistrer les voies nouvelles que M. le préfet de nous en faire.
Impossible d'ailleurs de suivre cette incessante mobilité de Paris. Ce qui est vrai au moment où nous l'écrivons ne l'est plus peut-être au moment où cela s'imprime. On a beau faire et vouloir fixer tous ces changements au vol, ils échappent sans cesse. Le courant vous dépasse, vous déborde, et flue entre les mains qui cherchent à le saisir.
Ces boulevards sillonnent toute la ville du sud au nord, de l'est à l'ouest, et l'embrassent en entier dans un vaste réseau stratégique artistement conçu. Il faut bien le dire: ce qu'on a appelé les embellissements de Paris n'est au fond qu'un système général d'armement offensif et défensif contre l'émeute, une mise en garde contre les révolutions futures, qui se poursuit depuis douze ans avec une infatigable persévérance, sans que le Parisien candide ait l'air de s'en douter. Tout est conçu dans les voies nouvelles à ce point de vue, fort légitime au fond: leur largeur, leur direction, leur position respective, leur point de départ et d'arrivée, tout, jusqu'à la nature du pavage adopté. Nous l'allons montrer aisément.