Le protestantisme commence à présenter en Danemark, bien qu’à un moindre degré, quelques-uns des symptômes de division et de dissolution qui s’y produisent depuis plusieurs années en Allemagne, en Angleterre et en France. Tandis que le pasteur Grundtvig, poussant l’esprit national et patriotique jusqu’à fusionner en quelque sorte la mythologie scandinave dans le christianisme, s’efforçait de remonter aux traditions verbales des premiers âges, à la parole vivante, comme disent ses disciples, aux vérités primitives du Symbole des Apôtres et de l’Oraison dominicale, obscurcies par la nuit des temps, et se faisait accuser par ses adversaires de prêcher une morale penchant vers le catholicisme, d’autres, comme le docteur Erricksson, un Renan en sous-ordre, se rattachaient au rationalisme germanique, et faisaient table rase des principaux dogmes, sans en excepter la divinité du Christ. Ajoutons néanmoins, à la louange du bon sens et de l’esprit religieux des Danois, que ces dernières doctrines ont rallié jusqu’à présent peu d’adeptes, et que la haine pour tout ce qui vient d’Allemagne n’est pas plus disposée à fléchir devant les exégètes de Tubingue que devant les soldats de Berlin.

IX
LIEUX DE RÉUNION, DE PLAISIR ET DE PROMENADE. LES ENVIRONS DE COPENHAGUE.

Aucun théâtre n’était ouvert pendant mon séjour à Copenhague : comme nos préfectures de second ordre, la capitale du Danemark a ses mortes saisons dramatiques. J’ai dû me contenter de voir en passant les façades peu monumentales du théâtre du Peuple, où l’on joue le drame, la comédie, le vaudeville, et du théâtre Royal, où l’on s’élève jusqu’à la tragédie, l’opéra et le ballet. Chateaubriand raconte quelque part qu’il rencontra un jour dans une forêt du nouveau monde un petit maître à danser français qui enseignait les grâces du menuet à une demi-douzaine de sauvages. C’est ainsi, toutes proportions gardées, que les plus pures traditions de la grande école des Noverre et des Vestris ont été transplantées sur les bords de la Baltique, par une famille française où la gloire chorégraphique est héréditaire, et qui a conquis une place à côté de ses illustres maîtres, dans le livre d’or des professeurs et des compositeurs de ballets. Je conseille aux vieux habitués de l’Opéra, qui, se souvenant encore d’avoir vu danser Vestris II, déplorent amèrement la décadence de la pirouette et la corruption des sains principes de l’art, de faire le voyage de Copenhague, s’ils veulent les retrouver dans tout leur éclat.

Mais si les théâtres étaient fermés, Tivoli était ouvert, et Tivoli résume en lui seul tous les divertissements, tous les spectacles, tous les plaisirs réunis. Tivoli est une réduction de l’Eldorado. Figurez-vous un parc trois ou quatre fois plus grand que les plus vastes de nos jardins parisiens, avec d’immenses pelouses, des bosquets, des rivières et des montagnes, des perspectives sans fin, au fond desquelles n’arrive plus le bruit des dix orchestres semés çà et là dans ce lieu de délices, et où l’on s’égare comme en pleins champs. Rien n’y manque de ce qui peut contenter les goûts les plus divers. La foule s’épand le long des allées, examinant les arcs de triomphe en verres de couleur, les guirlandes lumineuses suspendues aux arbres et courant en cordons de feu le long des frises et des colonnes, les girandoles, les lampions, les lanternes vénitiennes, les becs de gaz dessinant dans les airs ou sur des transparents force scènes historiques ou humoristiques, des épisodes guerriers ou la danse de Colombine et les grimaces de Pierrot. Ceux-ci s’amassent devant un ballon ou un feu d’artifice, autour de Polichinelle, des acrobates, des jongleurs et des écuyers qui se disputent sur tous les points la curiosité publique ; ceux-là visitent les bazars, s’asseoient aux tables abritées sous l’ombrage discret des arbres et dans les salles d’un restaurant que ne dédaignent pas les gourmets, vont entendre les chansons et les scènes dialoguées des cafés-concerts, courent au cirque, se pressent aux jeux de tout genre, descendent et remontent avec fracas les pentes escarpées de la montagne russe, écoutent les mélodies entraînantes exécutées par l’orchestre, ou, dans l’enceinte réservée, se livrent avec une gravité tranquille, qui ferait l’étonnement des habitués de Mabille, aux douceurs recueillies de la valse du Nord.

Nous n’avons rien de pareil, depuis la mort des grands jardins publics du Directoire et de l’Empire. Tivoli serait impossible chez nous, avec la fièvre de construction qui nous possède, et le prix fabuleux des terrains. Le spéculateur le plus ingénieux et le plus hardi ne pourrait le créer sans s’exposer à la ruine, quelle que fût l’affluence publique ; et s’il existait quelque part, le premier soin du propriétaire serait d’en détacher les deux tiers pour les vendre aux entrepreneurs de bâtisses.

Le Tivoli de Copenhague est plus qu’une entreprise particulière ; c’est, on l’a dit, presque une institution. Comme l’entrée en coûte à peine quelques sous, il jouit d’une popularité sans rivale. A certains soirs, dès six ou sept heures, vingt mille personnes ont défilé devant le contrôle et circulent à l’aise dans les innombrables méandres du parc. On y vient en famille, car rien n’y choque et n’y repousse les honnêtes gens.

Certes, je ne prétends pas faire de Copenhague une ville de l’âge d’or ; je n’oserais affirmer que la moralité y soit plus parfaite qu’ailleurs, mais je puis dire au moins que la décence y est plus respectée. Nulle part le vice ne s’y étale avec cette effronterie provocante qu’il a dans la plupart des capitales de l’Europe : il se cache, et on le cache. Il ne lui est point permis de se montrer au grand jour et d’empiéter sur la voie commune. La loi ne couvre pas de sa tolérance ces exhibitions honteuses qui lâchent sur les trottoirs des boulevards parisiens toutes les écumes de l’égout social, et métamorphosent nos rues chaque soir en succursales des plus hideux bazars de l’Orient. Les grands scandales publics y sont à peu près inconnus. Le mariage, préparé par des fiançailles solennelles, est généralement respecté. Comme toutes les nations protestantes, le Danemark porte au flanc la plaie domestique du divorce, mais il est assez rare qu’on use, sinon dans les cas extrêmes, de ce remède pire que le mal, et la crainte de la déconsidération arrête presque toujours ceux que ne suffiraient pas à retenir le sentiment de l’honneur conjugal et le respect de la famille.

Le jour même de notre arrivée, Tivoli donnait une grande fête. Le jardin féerique, tout ruisselant de lumière, tout embrasé des couleurs de l’arc-en-ciel et tout retentissant d’harmonie, pouvait vraiment rivaliser avec le palais d’Aladin. Une douzaine de barques pavoisées de lanternes rouges et bleues, comme des gondoles d’opéra-comique, étaient amarrées à la rive du canal. Nous montâmes dans la première. De loin nous arrivaient des rafales d’harmonie où la voix grêle d’un chanteur, perçant quelquefois le mugissement des cuivres, semblait s’engouffrer et disparaître tout à coup dans un abîme grondant. La barque avançait toujours, et les puissants accords de l’orchestre ne nous parvenaient plus que par bouffées sourdes et confuses. Mais, d’un autre côté, j’entendais depuis quelques minutes un chœur de voix mâles, affaiblies par l’éloignement, qui s’élevaient devant nous du sein des flots. L’effet mystérieux de ce chant dans la nuit avait je ne sais quelle couleur fantastique qui reporta mon imagination aux légendes de la mythologie scandinave. On eût dit un concert organisé par l’homme des eaux dans sa grotte de cristal.

— Qu’est-ce ? demandai-je à mes guides.

— C’est l’île des Volontaires, où les jeunes soldats vont s’exercer le soir. Encore quelques coups de rames, et vous la verrez.