Ainsi donc, voilà qui est bien entendu : que les ombres de madame Ida Pfeiffer et du docteur Livingstone dorment tranquilles. Les lauriers de mon confrère Stanley ne m’empêchent point de dormir, et je lui dis comme le berger de Virgile : Non equidem invideo, miror magis. Un critique, d’ailleurs aimable, m’a traité jadis de « voyageur de banlieue », j’accepte la qualification, et je serais le premier à la revendiquer. Je sais parfaitement que mes relations ne bouleverseront point les atlas et que la Société de géographie ne songera jamais à me décerner sa grande médaille d’or. C’est précisément pour bien marquer le caractère de ces modestes promenades d’un casanier, d’un chroniqueur émancipé s’essayant de loin en loin à jouer sur un théâtre bourgeois le rôle de touriste, que je les intitule Voyages hors de ma chambre, en les adressant aux lecteurs plus sédentaires encore, qui ne voyagent que dans leur chambre même, avec un bon fauteuil en guise de wagon, les pieds sur les chenets et un livre à la main.
EN DANEMARK
J’ai fait deux fois le voyage de Paris à Copenhague : une première fois au mois d’août 1867, avec un petit nombre de journalistes parisiens et un plus petit nombre de députés, pour répondre à une invitation fraternelle venue d’outre-mer et serrer les mains des amis inconnus qui voulurent accueillir en nous la presse et la nation françaises, — beau voyage, tout plein de fêtes et d’illusions, dont il ne faut plus parler aujourd’hui ; une seconde fois, avec un aimable compagnon de route, pour revoir, dans des conditions plus simples et dans leur cadre ordinaire, les hommes et les choses dont je gardais le plus charmant souvenir, attristé néanmoins par la pensée des événements terribles qui avaient brusquement mis fin aux rêves de nos amis danois et aux nôtres. J’étais parti d’abord sans presque rien savoir, comme la plupart de mes compatriotes, de cette petite nation qui a une grande histoire, et n’éprouvant guère que la curiosité banale de touriste pour un pays assez peu connu ; j’y suis retourné avec un intérêt et une sympathie qui ne pouvaient que s’accroître à un examen nouveau et que je voudrais faire partager au lecteur.
Du Danemark je n’ai vu qu’une seule île, mais la plus grande, la plus peuplée, celle qui possède la capitale et les principales villes du royaume, et je l’ai bien vue. Elle est comme le résumé du pays tout entier, dans sa plus haute et sa plus brillante expression ; elle est le centre de la vie politique, sociale et littéraire, le foyer de la civilisation, des arts et des sciences du royaume. Elle nous permettra d’embrasser en une vue d’ensemble l’étude pittoresque et morale du pays.
I
ALTONA ET KIEL.
Le chemin de fer nous transporta sans désemparer de Paris à Hambourg. Partis de la gare du Nord, à cinq heures du soir, le lendemain nous débarquions, un peu avant midi, dans l’ancienne ville libre, qui n’est plus maintenant qu’une ville prussienne.
La traversée de la Belgique dure une partie de la nuit. Vers deux heures du matin, on pénètre dans le pays où le ia résonne et où fleurit la landwehr. Il y a quelques années, le trajet d’une frontière à l’autre de la Prusse, sur ce point, demandait à peine plus de temps que celui de Paris à Bougival. Aujourd’hui, il a plus que quintuplé : pendant vingt heures consécutives, d’Herbestahl à Hambourg, j’ai vu étinceler le casque pointu. Et ce n’est pas fini à Hambourg. En remontant vers le nord, d’abord jusqu’à Kiel, puis dans toute l’étendue du Slesvig, le casque menaçant ne cessera de vous poursuivre longtemps encore comme une obsession. La Prusse a fait tache d’huile sur la carte, et, dès qu’on approche du centre de l’Europe, on se heurte partout aux sentinelles avancées de M. de Bismarck, cet ogre de la diplomatie moderne, qui mange les petits États et court sus à ses victimes avec les bottes de sept lieues du conte.
Une heure d’arrêt, dans l’après-midi, m’a permis de jeter sur Hanovre le coup d’œil du touriste pressé. C’est une belle ville, mais c’est une ville triste. On dirait qu’elle porte le deuil de son roi. Par ses monuments d’une sévère élégance, par ses larges rues, où ne passent que de rares piétons et qui ressemblent aux vastes couloirs d’un cloître désert, elle offre quelque ressemblance avec Versailles, dont elle a la mélancolie et la majesté. Le palais royal est vide, mais les casernes sont pleines, et les soldats prussiens se promènent d’un air martial et d’un pas conquérant sur les trottoirs solitaires de cette capitale en disponibilité.
Nous avions compté, en partant, pouvoir aller d’une traite de Paris à Copenhague. Mais en arrivant à Hambourg, nous apprenons qu’il faut y attendre jusqu’au lendemain soir le départ du train qui correspond avec le bateau de Kiel à Korsoër. Si le retard est fâcheux, le repos est le bienvenu. Après trente heures de chemin de fer, il est doux de se coucher, même dans un lit germanique, sous des couvertures massives et carrées qui tombent au moindre mouvement, et entre deux draps pareils à des serviettes.
J’aurais plaisir à vous décrire Hambourg, qui a toute la physionomie d’une grande et riche capitale, et dont la partie neuve pourrait aisément rivaliser avec les boulevards de M. Haussmann, si je ne craignais de trop m’attarder au seuil du sujet. L’Elbe y ressemble à un bras de mer. Partout on voit un air d’opulence et de luxe, qui se retrouve jusque dans les hôtels, et m’inspire des inquiétudes un peu tardives sur la note à payer. Tout le monde y fait le commerce, et tous les commerçants qui circulent pour vaquer à leurs affaires ont des allures de princes en tournée, comme il sied en un lieu où le commerce est roi. Il n’y a pas ici d’autre monument que la Bourse, mais cette Bourse est un palais.