Hier, j’ai rencontré le shah à l’Exposition, qui lui est redevable pour ce jour-là d’une magnifique recette. J’avais quitté Paris la veille de son arrivée, et ne m’attendais pas à retrouver à Vienne cet inévitable souverain. Il a fait son entrée à midi, avec l’empereur d’Autriche à sa gauche, au milieu d’une foule compacte et silencieuse, dans une voiture de la cour, attelée de six chevaux, que montaient deux postillons à la livrée jaune. A quatre heures du soir, je l’ai revu, promenant d’un air flegmatique et résigné, à travers les curiosités du parc, son aigrette de diamants et son sabre au fourreau constellé de pierreries, escorté du grand vizir et d’une demi-douzaine de fonctionnaires en hauts bonnets fourrés.
J’ai suivi quelques moments S. M. Nasr-ed-Din, dans sa promenade à travers les galeries des Beaux-Arts. Son regard languissant et ennuyé s’est ranimé tout à coup, sous ses lunettes d’or, devant la Femme couchée, de M. Jules Lefebvre, et il a échangé avec son grand vizir quelques observations d’amateur qui devaient rappeler les lettres d’Usbeck au premier eunuque noir. Pendant une minute d’illusion, le shah s’est cru sans doute dans son sérail. C’est là un triomphe dont je ne me suis pas senti très-flatté pour mon compatriote ni pour mon pays. La France tient admirablement sa place, qui est la première, dans ce grand concours de l’art européen ; mais pourquoi avoir fourni un si large prétexte, par l’abus des nudités équivoques, aux déclamations hypocrites de la vertueuse Allemagne, heureuse de trouver ce terrain pour y réfugier sa jalousie, et de justifier sa haine opiniâtre en la plaçant sous la protection de la moralité publique ? Notre dignité nationale était doublement tenue à plus de réserve, et les convenances de la situation nous en faisaient une loi autant que la décence de l’art. J’en suis fâché pour les trop nombreux peintres français qui ne l’ont pas compris.
Je résume également, d’après les confidences d’un personnage de la suite, adroitement sondé, les objets qui ont le plus frappé Sa Majesté persane dans les galeries du palais, et qui ont paru lui donner l’idée la plus brillante de la civilisation occidentale. — En Prusse, une magnifique exposition de pendules — quel aveu ! — un échiquier d’ivoire où les pièces ordinaires sont remplacées par les personnages historiques qui ont joué un rôle dans la guerre de l’Allemagne contre la France, — les rois par l’empereur Napoléon et l’empereur Guillaume, le cavalier par M. Thiers, la tour par de Moltke, et le fou par Gambetta ; puis un superbe buste de M. de Bismarck en stéarine, que la chaleur tropicale faisait régulièrement entrer en fusion, à partir de dix heures du matin, et qui semait chaque jour ses larmes de cire autour de lui, à l’ébahissement profond des visiteurs qui ne le soupçonnaient point si sensible. En France, un piano perfectionné exécutant mécaniquement, à l’aide d’une manivelle, tous les morceaux de musique imaginables, représentés par des cartons perforés qu’on achète au mètre comme la cotonnade et qu’on dépose sur le clavier, où ils se déroulent et se replient d’eux-mêmes. En Suisse, un autre piano plus redoutable encore, se remontant comme une pendule et jouant tout seul, comme une boîte à musique, avec le bruit d’un orchestre entier. En Amérique enfin, l’ingénieux appareil qui marque si bien l’esprit commercial et pratique des Yankees et porte cette inscription naïvement effrontée : Machine à transformer un vin quelconque en vin de Champagne.
Le Persan avec qui j’ai eu dix minutes d’entretien m’a paru surtout frappé de l’intolérable chaleur qu’il fait à Vienne. Il m’a assuré que le soleil était moins rude à Téhéran. Tout en causant avec moi, il soulevait son bonnet d’Astrakan pour éponger la sueur qui lui baignait le front, et il faisait des zigs-zags et des détours innombrables pour éviter les sillons de soleil qui le séparaient des galeries couvertes. Les oiseaux mécaniques de l’Exposition française n’avaient même plus la force de chanter, et les coucous des horloges de la Forêt-Noire se bornaient à secouer leurs ailes sans rien dire, en guise d’éventails.
On dirait que le Tropique du Cancer et le Tropique du Capricorne se sont donné rendez-vous ici. Vienne n’est plus une ville, c’est une fournaise ardente. Dès l’aurore, les passants se traînent le long des murs en cherchant l’ombre ; de dix heures du matin à huit heures du soir, toute la population s’abat dans les brasseries, dans les jardins publics, et n’en bouge plus. Même en pleine nuit, la chaleur reste aussi intense, et les fenêtres ouvertes on ne parvient pas à trouver assez d’air respirable pour s’endormir en paix.
Voici quinze jours que cet état dure sans une minute de répit. Depuis que je suis arrivé j’ai envié bien des fois la température des Esquimaux et la félicité des Groënlandais. Que ne donnerais-je pas pour trouver, en me levant, l’eau de ma cuvette gelée ! La vue d’un morceau de neige me paraît pour le moment l’une des choses les plus souhaitables de ce monde, et presque le dernier comble du bonheur.
2-10 juillet.
Il serait trop long et il deviendrait monotone de continuer jour par jour cette description morcelée de Vienne pendant l’Exposition. Il est temps de fondre et de résumer maintenant, dans un tableau d’ensemble, ces impressions quotidiennes, où nous ne pourrions nous arrêter davantage sans une sorte de puérilité, et qui n’ont de valeur que par les conclusions qu’elles amènent. Quelques-uns au moins de mes lecteurs n’ont pas oublié le village autrichien qui figurait dans le parc du Champ de Mars, à Paris, en 1867, et où l’on avait représenté l’architecture locale des grandes provinces de l’empire par une demi-douzaine de guinguettes rustiques semées autour d’une brasserie monumentale. Ce qu’ils avaient pris peut-être pour une fantaisie architecturale d’une maladresse singulière était vraiment un symbole. S’il fallait résumer Vienne et sa banlieue sous une image sensible et vivante, je ne trouverais rien de mieux. Manger, boire, fumer, entendre la musique de Strauss et de sa dynastie, telles sont évidemment les grandes préoccupations des Viennois. Strauss et Dreher se partagent avec S. M. François Ier la royauté de l’Autriche, ou du moins de sa capitale. La brasserie, complétée par la restauration, par le jardin et par le concert, occupe le premier rang parmi les établissements nationaux, on pourrait dire parmi les institutions de Vienne. Quand le Viennois va à la brasserie, il veut jouir par tous les sens à la fois : en le berçant dans son doux farniente, la musique achève le plaisir que lui procurent le grand air, les frais ombrages, le cigare et la bière. Vers le soir surtout, Vienne n’est plus qu’un immense concert en une centaine d’orchestres qui semblent se disputer le prix d’une gageure. L’étranger qui passe fuit, agacé, sous ces douches d’harmonie, auxquelles le Viennois vient s’exposer avec béatitude et recueillement, pendant des heures entières. J’ai vu aux environs de la ville, à Hietzing, des jardins où trois orchestres se relayaient pour ne point laisser jeûner un moment les oreilles des convives.
Dès cinq heures, on commence à les voir arriver en famille, dans le jardin qu’ils ont choisi ce jour-là : une fois installés, ils ne bougent plus jusqu’à neuf ou dix heures. Le flegme des garçons est en rapport avec celui des habitués. La bizarre hypothèse qu’on puisse avoir autre chose à faire que de savourer deux ou trois bocks d’excellente bière, en écoutant l’éternelle valse de Strauss : Au bord du bleu Danube, n’entre pas dans la tête de ces philosophes. Le mot pressé n’a pas de sens pour eux. Notre agitation les étonne, et nos réclamations ne peuvent entamer leur impassible lenteur.
On a souvent comparé le Viennois au Parisien : oui, pour une certaine grâce aimable et frivole, pour l’amour du luxe, de l’élégance et du plaisir ; non certes pour la vivacité, la fièvre et le mouvement. Il entre à la brasserie, le soir, comme il entrerait dans son lit. Il s’incruste sur sa chaise. Les morceaux de musique et les chopes se succèdent ; les marchands nomades défilent par centaines devant lui avec leurs éventaires ; les étrangers vont et viennent : lui ne bouge pas ! A certaines heures du jour, on se croirait dans une ville où personne n’a rien autre chose à faire qu’à tuer le temps et à dépenser son argent de la façon la plus douce du monde. Rabelais l’eût prise pour l’abbaye de Thélème, et la Fontaine pour « le pays où l’on dort. » Vienne mérite doublement ce dernier titre : on n’y connaît pas cette circulation nocturne qui anime et remplit nos boulevards jusqu’à une heure du matin. Les théâtres eux-mêmes sont fermés à dix heures et demie du soir, et chaque fois qu’on rentre à l’hôtel après dix heures, il faut donner dix kreutzers au concierge de nuit. On a voulu concilier l’amour du Viennois pour les distractions avec son amour du repos, l’entretenir en fraîcheur et en santé, ménager une égale satisfaction à tous les besoins de sa nature physique : les gros mangeurs ont besoin de longs sommeils. Il réalise le dicton : passer de la table au lit et du lit à la table. C’est un voluptueux, mais un voluptueux nonchalant, dont l’épicurisme pratique n’a garde de négliger aucune des conditions normales du bien vivre.