Messieurs les jures, le jour ou l'on a apporte chez moi pour mon fils ce papier timbre, cette assignation pour cet inqualifiable proces,—nous voyons des choses bien etranges dans ce temps-ci, et l'on devrait y etre accoutume,—eh bien! vous l'avouerai-je, j'ai ete frappe de stupeur, je me suis dit:
Quoi! est-ce donc la que nous en sommes?
Quoi! a force d'empietements sur le bon sens, sur la raison, sur la liberte de pensee, sur le droit naturel, nous en serions la, qu'on viendrait nous demander, non pas seulement le respect materiel, celui-la n'est pas conteste, nous le devons, nous l'accordons, mais le respect moral, pour ces penalites qui ouvrent des abimes dans les consciences, qui font palir quiconque pense, que la religion abhorre, abhorret a sanguine; pour ces penalites qui osent etre irreparables, sachant qu'elles peuvent etre aveugles; pour ces penalites qui trempent leur doigt dans le sang humain pour ecrire ce commandement: "Tu ne tueras pas!" pour ces penalites impies qui font douter de l'humanite quand elles frappent le coupable, et qui font douter de Dieu quand elles frappent l'innocent! Non! non! non! nous n'en sommes pas la! non! (Vive et universelle sensation.)
Car, et puisque j'y suis amene, il faut bien vous le dire, messieurs les jures, et vous allez comprendre combien devait etre profonde mon emotion, le vrai coupable dans cette affaire, s'il y a un coupable, ce n'est pas mon fils, c'est moi. (Mouvement prolonge.)
Le vrai coupable, j'y insiste, c'est moi, moi qui, depuis vingt-cinq ans, ai combattu sous toutes les formes les penalites irreparables! moi qui, depuis vingt-cinq ans, ai defendu en toute occasion l'inviolabilite de la vie humaine!
Ce crime, defendre l'inviolabilite de la vie humaine, je l'ai commis bien avant mon fils, bien plus que mon fils. Je me denonce, monsieur l'avocat general! Je l'ai commis avec toutes les circonstances aggravantes, avec premeditation, avec tenacite, avec recidive! (Nouveau mouvement.)
Oui, je le declare, ce reste des penalites sauvages, cette vieille et inintelligente loi du talion, cette loi du sang pour le sang, je l'ai combattue toute ma vie,—toute ma vie, messieurs les jures!—et, tant qu'il me restera un souffle dans la poitrine, je la combattrai de tous mes efforts comme ecrivain, de tous mes actes et de tous mes votes comme legislateur, je le declare (M. Victor Hugo etend le bras et montre le christ qui est au fond de la salle, au-dessus du tribunal) devant cette victime de la peine de mort qui est la, qui nous regarde et qui nous entend! Je le jure devant ce gibet ou, il y a deux mille ans, pour l'eternel enseignement des generations, la loi humaine a cloue la loi divine! (Profonde et inexprimable emotion.)
Ce que mon fils a ecrit, il l'a ecrit, je le repete, parce que je le lui ai inspire des l'enfance, parce qu'en meme temps qu'il est mon fils selon le sang, il est mon fils selon l'esprit, parce qu'il veut continuer la tradition de son pere. Continuer la tradition de son pere! Voila un etrange delit, et pour lequel j'admire qu'on soit poursuivi! Il etait reserve aux defenseurs exclusifs de la famille de nous faire voir cette nouveaute! (On rit.)
Messieurs, j'avoue que l'accusation en presence de laquelle nous sommes me confond.
Comment! une loi serait funeste, elle donnerait a la foule des spectacles immoraux, dangereux, degradants, feroces, elle tendrait a rendre le peuple cruel, a de certains jours elle aurait des effets horribles,—et les effets horribles que produirait cette loi, il serait interdit de les signaler! et cela s'appellerait lui manquer de respect! et l'on en serait comptable devant la justice! et il y aurait tant d'amende et tant de prison! Mais alors, c'est bien! fermons la chambre, fermons les ecoles, il n'y a plus de progres possible, appelons-nous le Mogol ou le Thibet, nous ne sommes plus une nation civilisee! Oui, ce sera plus tot fait, dites-nous que nous sommes en Asie, qu'il y a eu autrefois un pays qu'on appelait la France, mais que ce pays-la n'existe plus, et que vous l'avez remplace par quelque chose qui n'est plus la monarchie, j'en conviens, mais qui n'est certes pas la republique! (Nouveaux rires.)