Cette inviolabilite dura jusqu'en decembre.

En decembre, Victor Hugo eut l'exil.

A M. AUGUSTE VACQUERIE

REDACTEUR EN CHEF DE L'Avenement du peuple.

Mon cher ami,

L'Evenement est mort, mort de mort violente, mort crible d'amendes et de mois de prison au milieu du plus eclatant succes qu'aucun journal du soir ait jamais obtenu. Le journal est mort, mais le drapeau n'est pas a terre; vous relevez le drapeau, je vous tends la main.

Vous reparaissez, vous, sur cette breche ou vos quatre compagnons de combat sont tombes l'un apres l'autre; vous y remontez tout de suite, sans reprendre haleine, intrepidement; pour barrer le passage a la reaction du passe contre le present, a la conspiration de la monarchie contre la republique, pour defendre tout ce que nous voulons, tout ce que nous aimons, le peuple, la France, l'humanite, la pensee chretienne, la civilisation universelle, vous donnez tout, vous livrez tout, vous exposez tout, votre talent, votre jeunesse, votre fortune, votre personne, votre liberte. C'est bien. Je vous crie: courage! et le peuple vous criera: bravo!

Il y avait quatre ans tout a l'heure que vous aviez fonde l'Evenement, vous, Paul Meurice, notre cher et genereux Paul Meurice, mes deux fils, deux ou trois jeunes et fermes auxiliaires. Dans nos temps de trouble, d'irritation et de malentendus, vous n'aviez qu'une pensee: calmer, consoler, expliquer, eclairer, reconcilier. Vous tendiez une main aux riches, une main aux pauvres, le coeur un peu plus pres de ceux-ci. C'etait la la mission sainte que vous aviez revee. Une reaction implacable n'a rien voulu entendre, elle a rejete la reconciliation et voulu le combat; vous avez combattu. Vous avez combattu a regret, mais resolument. —L'Evenement ne s'est pas epargne, amis et ennemis lui rendent cette justice, mais il a combattu sans se denaturer. Aucun journal n'a ete plus ardent dans la lutte, aucun n'est reste plus calme par le fond des idees. L'Evenement, de mediateur devenu combattant, a continue de vouloir ce qu'il voulait: la fraternite civique et humaine, la paix universelle, l'inviolabilite du droit, l'inviolabilite de la vie, l'instruction gratuite, l'adoucissement des moeurs et l'agrandissement des intelligences par l'education liberale et l'enseignement libre, la destruction de la misere, le bien-etre du peuple, la fin des revolutions, la democratie reine, le progres par le progres. L'Evenement a demande de toutes parts et a tous les partis politiques comme a tous les systemes sociaux l'amnistie, le pardon, la clemence. Il est reste fidele a toutes les pages de l'evangile. Il a eu deux grandes condamnations, la premiere pour avoir attaque l'echafaud, la seconde pour avoir defendu le droit d'asile. Il semblait aux ecrivains de l'Evenement que ce droit d'asile, que le chretien autrefois reclamait pour l'eglise, ils avaient le devoir, eux, francais, de le reclamer pour la France. La terre de France est sacree comme le pave d'un temple. Ils ont pense cela et ils l'ont dit. Devant les jurys qui ont decide de leur sort, et que couvre l'inviolable respect du a la chose jugee, ils se sont defendus sans concessions et ils ont accepte les condamnations sans amertume. Ils ont prouve que les hommes de douceur sont en meme temps des hommes d'energie.

Voila deux mille ans bientot que cette verite eclate, et nous ne sommes rien, nous autres, aupres des confesseurs augustes qui l'ont manifestee pour la premiere fois au genre humain. Les premiers chretiens souffraient pour leur foi, et la fondaient en souffrant pour elle, et ne flechissaient pas. Quand le supplice de l'un avait fini, un autre etait pret pour recommencer. Il y a quelque chose de plus heroique qu'un heros, c'est un martyr.

Grace a Dieu, grace a l'evangile, grace a la France, le martyre de nos jours n'a pas ces proportions terribles, ce n'est guere que de la petite persecution ou de la grande taquinerie; mais, tel qu'il est, il impose toujours des souffrances et il veut toujours du courage. Courage donc! marchez. Vous qui etes reste debout, en avant! Quand vos compagnons seront libres, ils viendront vous rejoindre. L'Evenement n'est plus, l'Avenement du peuple le remplacera dans les sympathies democratiques. C'est un autre journal, mais c'est la meme pensee.