Voila ce que feraient les theatres nationaux. Maintenant, que feraient les theatres libres? Vous allez me dire qu'ils seraient ecrases par une telle concurrence. Messieurs, je respecte la liberte, mais je gouverne et je tiens le niveau eleve. C'est a la liberte de s'en arranger.

Les depenses des theatres nationaux vous effrayent peut-etre; c'est a tort. Fussent-elles enormes, j'en reponds, bien que mon but ne soit pas de creer une speculation en faveur de l'etat, le resultat financier ne lui sera pas desavantageux. Les hommes speciaux vous diraient que l'etat fera avec ces etablissements de bonnes affaires. Il arrivera alors ce resultat singulier et heureux qu'avec un chef-d'oeuvre un poete pourra gagner presque autant d'argent qu'un agent de change par un coup de bourse.

Surtout, ne l'oubliez pas, aux hommes de talent et de genie qui viendront a moi, je dirai:—Je n'ai pas seulement pour but de faire votre fortune et d'encourager l'art en vous protegeant; j'ai un but plus eleve encore. Je veux que vous fassiez des chefs-d'oeuvre, s'il est possible, mais je veux surtout que vous amelioriez le peuple de toutes les classes. Versez dans la population des idees saines; faites que vos ouvrages ne sortent pas d'une certaine ligne que voici, et qui me parait la meilleure.—C'est la un langage que tout le monde comprendra; tout esprit consciencieux, toute ame honnete sentira l'importance de la mission. Vous aurez un theatre qui attirera la foule et qui repandra les idees civilisatrices, l'heroisme, le devouement, l'abnegation, le devoir, l'amour du pays parla reproduction vraie, animee ou meme patriotiquement exaltee, des grands faits de notre histoire.

Et savez-vous ce qui arrivera? Vous n'attirerez pas seulement le peuple a vos theatres, vous y attirerez l'etranger. Pas un homme riche en Europe qui ne soit tenu de venir a vos theatres completer son education francaise et litteraire. Ce sera la une source de richesse pour la France et pour Paris. Vos magnifiques subventions, savez-vous qui les payera? L'Europe. L'argent de l'etranger affluera chez vous; vous ferez a la gloire nationale, une avance que l'admiration europeenne vous remboursera.

Messieurs, au moment ou nous sommes, il n'y a qu'une seule nation qui soit en etat de donner des produits litteraires au monde entier, et cette nation, c'est la nation francaise. Vous avez donc la un monopole immense, un monopole que l'univers civilise subit depuis dix-huit ans. Les ministres qui nous ont gouvernes n'ont eu qu'une seule pensee: comprimer la litterature francaise a l'interieur, la sacrifier au dehors, la laisser systematiquement spolier dans un royaume voisin par la contrefacon. Je favoriserais, au contraire, cet admirable monopole sous toutes ses formes, et je le repandrais sur le monde entier; je creerais a Paris des foyers lumineux qui eclaireraient toutes les nations, et vers lesquels toutes les nations se tourneraient.

Ce n'est pas tout. Pour achever l'oeuvre, je voudrais des theatres speciaux pour le peuple; ces theatres, je les mettrais a la charge, non de l'etat, mais de la ville de Paris. Ce seraient des theatres crees a ses frais et bien choisis par son administration municipale parmi les theatres deja existants, et des lors subventionnes par elle. Je les appellerais theatres municipaux.

La ville de Paris est interessee, sous tous les rapports, a l'existence de ces theatres. Ils developperaient les sentiments moraux et l'instruction dans les classes inferieures; ils contribueraient a faire regner le calme dans cette partie de la population, d'ou sortent parfois des commotions si fatales a la ville.

Je l'ai dit plus haut d'une maniere generale en me faisant le plagiaire de l'empereur Napoleon, je le repete ici en appliquant surtout mon assertion aux classes inferieures de la population parisienne: le peuple francais, la population parisienne principalement, ont beaucoup du peuple athenien; il faut quelque chose pour occuper leur imagination. Les theatres municipaux seront des especes de derivatifs, qui neutraliseront les bouillonnements populaires. Avec eux, le peuple parisien lira moins de mauvais pamphlets, boira moins de mauvais vins, hantera moins de mauvais lieux, fera moins de revolutions violentes.

L'interet de la ville est patent; il est naturel qu'elle fasse les frais de ces fondations. Elle ferait appel a des auteurs sages et distingues, qui produiraient sur la scene des pieces elementaires, tirees surtout de notre histoire nationale. Vous avez vu une partie de cette pensee realisee par le Cirque; on a eu tort de le laisser fermer.

Les theatres municipaux seraient repartis entre les differents quartiers de la capitale, et places surtout dans les quartiers les moins riches, dans les faubourgs. Ainsi, a la charge de l'etat, quatre theatres nationaux pour la France et pour l'Europe; a la charge de la ville, quatre theatres municipaux pour le peuple des faubourgs; a cote de ce haut enseignement de l'etat, les theatres libres; voila mon systeme.