M. VICTOR HUGO.—Les associations de l'avenir ne seront point celles qu'ont vues nos peres. Les associations du passe etaient basees sur le principe de l'autorite et faites pour le soutenir et l'organiser; les associations de l'avenir organiseront et developperont la liberte.

Je voudrais voir desormais la loi organiser des groupes d'individualites, pour aider, par ces associations, au progres veritable de la liberte. La liberte jaillirait de ces associations et rayonnerait sur tout le pays. II y aurait liberte d'enseignement avec des conditions fortes imposees a ceux qui voudraient enseigner. Je n'entends pas la liberte d'enseignement comme ce qu'on appelle le parti catholique. Liberte de la parole avec des conditions imposees a ceux qui en usent, liberte du theatre avec des conditions analogues; voila comme j'entends la solution du probleme.

J'ajoute un detail qui complete les idees que j'ai emises sur l'organisation de la liberte theatrale. Cette organisation, on ne pourra guere la commencer serieusement que quand une reforme dans la haute administration aura reuni dans une meme main tout ce qui se rapporte a la protection que l'etat doit aux arts, aux creations de l'intelligence; et cette main, je ne veux pas que ce soit celle d'un directeur, mais celle d'un ministre. Le pilote de l'intelligence ne saurait etre trop haut place. Voyez, a l'heure qu'il est, quel chaos!

Le ministre de la justice a l'imprimerie nationale; le ministre de l'interieur, les theatres, les musees; le ministre de l'instruction publique, les societes savantes; le ministre des cultes, les eglises; le ministre des travaux publics, les grandes constructions nationales. Tout cela devrait etre reuni.

Un meme esprit devrait coordonner dans un vaste systeme tout cet ensemble et le feconder. Que peuvent maintenant toutes ces pensees divergentes, qui tirent chacune de leur cote? Rien, qu'empecher tout progres reel.

Ce ne sont point la des utopies, des reves. Il faut organiser. L'autorite avait organise autrefois assez mal, car rien de veritablement bon ne peut sortir d'elle seule. La liberte l'a debordee et l'a vaincue a jamais. La liberte est un principe fecond; mais, pour qu'elle produise ce qu'elle peut et doit produire, il faut l'organiser.

Organisez donc dans le sens de la liberte, et non pas dans le sens de l'autorite. La liberte, elle est maintenant necessaire. Pourquoi, d'ailleurs, s'en effrayer? Nous avons la liberte du theatre depuis dix-huit mois; quel grand danger a-t-elle fait courir a la France?

Et cependant elle existe maintenant sans etre entouree d'aucune des garanties que je voudrais etablir. Il y a eu de ces pieces qu'on appelle reactionnaires; savez-vous ce qui en est resulte? C'est que beaucoup de gens qui n'etaient pas republicains avant ces pieces le sont devenus apres. Beaucoup des amis de la liberte ne voulaient pas de la republique, parce qu'ils croyaient que l'intolerance etait dans la nature de ce gouvernement; ces hommes-la se sont reconcilies avec la republique le jour ou ils ont vu qu'elle donnait un libre cours a l'expression des opinions, et qu'on pouvait se moquer d'elle, qu'elle etait bonne princesse, en un mot. Tel a ete l'effet des pieces reactionnaires. La republique s'est fait honneur en les supportant.

Voyez maintenant ce qui arrive! La reaction contre la reaction commence. Dernierement, on a represente une piece ultra-reactionnaire; elle a ete sifflee. Et c'est dans ce moment que vous songeriez a vous donner tort en retablissant la censure! Vous releveriez a l'instant meme l'esprit d'opposition qui est au fond du caractere national!

Ce qui s'est passe pour la politique s'est passe aussi pour la morale. En realite, il s'est joue depuis dix-huit mois moins de pieces decolletees qu'il ne s'en jouait d'ordinaire sous l'empire de la censure. Le public sait que le theatre est libre; il est plus difficile. Voila la situation d'esprit ou est le public. Pourquoi donc vouloir faire mal ce que la foule fait bien?