L'orchestre se taisait. Il n'y avait pas d'instruments. La voix humaine avait seule la parole.
Un de vous, que j'apercois et que je salue de la main, etait debout a part et comme en dehors du groupe; mais dans la nuit et sous les arbres on le distinguait a peine. On l'entendait.
Qui entendait-on? on ne savait. C'etait solennel et grand.
Une voix grave parlait dans l'ombre, puis s'interrompait, et les autres voix repondaient. Toutes les voix qui etaient ensemble etaient basses, et la voix qui etait seule etait haute. Rien de plus pathetique. On eut dit un esprit enseignant une foule.
La melopee etait majestueuse. Les paroles etaient en allemand; je ne comprenais pas les paroles, mais je comprenais le chant. Il me semblait que j'en avais une traduction dans l'ame. J'ecoutais ce grand dialogue d'un archange avec une multitude; ce respectueux chuchotement des peuples repondant aux divines explications d'un genie. Il y avait comme un fremissement d'ailes dans la vibration auguste de la voix solitaire. C'etait plus qu'un verbe humain. C'etait comme une voix de la foret, de la nature et de la nuit donnant a l'homme, a tous les hommes, helas! epuises de fatigue, accables de rancunes et de vengeances, satures de guerre et de haine, les grands conseils de la serenite eternelle.
Et au-dessus de tous les fronts inclines, au milieu de tous nos deuils, de toutes nos plaies, de toutes nos inimities, cela venait du ciel, et c'etait l'immense reproche de l'amour.
Amis, la musique est une sorte de reve. Elle propose a la pensee on ne sait quel probleme mysterieux. Vous etes venus a moi chantant; ce que vous avez chante je le parle. Vous m'avez apporte cette enigme, l'Harmonie, et je vous en donne le mot: Fraternite.
Mes amis, emplissons nos verres. Au-dessus des empereurs et des rois, je bois a l'harmonie des peuples et a la fraternite des hommes.