Je vis desormais, l'oeil fixe sur nos deux villes.

Non, je ne pense pas que les rois soient tranquilles;
Je n'ai plus qu'une joie au monde, leur souci.
Rois, vous avez vaincu, Vous avez reussi,
Vous batissez, avec toutes sortes de crimes,
Un edifice infame au haut des monts sublimes;
Vous avez entre l'homme et vous construit un mur,
Soit; un palais enorme, eblouissant, obscur,
D'ou sort l'eclair, ou pas une lumiere n'entre,
Et c'est un temple, a moins que ce ne soit un antre.
Pourtant, eut-on pour soi l'armee et le senat,
Ne point laisser de trace apres l'assassinat,
Rajuster son exploit, bien laver la victoire,
Nettoyer le cote malpropre de la gloire,
Est prudent. Le sort a des retours tortueux,
Songez-y.—J'en conviens, vous etes monstrueux;
Vous et vos chanceliers, vous et vos connetables,
Vous etes satisfaits, vous etes redoutables;
Vous avez, joyeux, forts, servis par ce qui nuit,
Entrepris le recul du monde vers la nuit;
Vous faites chaque jour faire un progres a l'ombre;
Vous avez, sous le ciel d'heure en heure plus sombre,
Princes, de tels succes a nous faire envier
Que vous pouvez railler le vingt et un janvier,
Le quatorze juillet, le dix aout, ces journees
Tragiques, d'ou sortaient les grandes destinees;
Que vous pouvez penser que le Rhin, ce ruisseau,
Suffit pour arreter Jourdan, Brune et Marceau,
Et que vous pouvez rire en vos banquets sonores
De tous nos ouragans, de toutes nos aurores,
Et des vastes efforts des titans endormis.
Tout est bien; vous vivez, vous etes bons amis,
Rois, et vous n'etes point de notre or economes;
Vous en etes venus a vous donner les hommes;
Vous vous faites cadeau d'un peuple apres souper;
L'aigle est fait pour planer et l'homme pour ramper;
L'Europe est le reptile et vous etes les aigles;
Vos caprices, voila nos lois, nos droits, nos regles;
La terre encor n'a vu sous le bleu firmament
Rien qui puisse egaler votre assouvissement;
Et le destin pour vous s'epuise en politesses;
Devant vos majestes et devant vos altesses
Les pretres mettent Dieu stupefait a genoux;
Jamais rien n'a semble plus eternel que vous;
Votre toute-puissance aujourd'hui seule existe.
Mais, rois, tout cela tremble, et votre gloire triste
Devine le refus profond de l'avenir;
Car sur tous ces bonheurs que vous croyez tenir,
Sur vos arcs triomphaux, sur vos splendeurs hautaines,
Sur tout ce qui compose, o rois, o capitaines,
L'amas prodigieux de vos prosperites,
Sur ce que vous revez, sur ce que vous tentez,
Sur votre ambition et sur votre esperance,
On voit la grande main sanglante de la France.

16 septembre 1873.

XVII

MORT DE FRANCOIS-VICTOR HUGO

26 DECEMBRE 1873

On lit dans le Rappel du 27 decembre 1873:

"Nous avons la profonde douleur d'annoncer a nos lecteurs la mort de notre bien cher Francois-Victor Hugo. Il a succombe, hier a midi, a la maladie dont il souffrait depuis seize mois. Nous le conduirons demain ou nous avons conduit son frere il y a deux ans.

"Ceux qui l'ont connu comprendront ce que nous eprouvons. Ils savent quelle brave et douce nature c'etait. Pour ses lecteurs, c'etait un ecrivain d'une gravite presque severe, historien plus encore que journaliste; pour ses amis, c'etait une ame charmante, un etre affectueux et bon, l'amabilite et la grace memes. Personne n'avait son egalite d'humeur, ni son sourire. Et il avait plus de merite qu'un autre a etre tel, ayant subi des epreuves d'ou plus d'un serait sorti amer et hostile.

"Tout jeune, il avait eu une maladie de poitrine, qui n'avait cede qu'a son energie et a sa volonte de vivre; mais il y avait perdu un poumon, et il s'en ressentait toujours. Puis, a peine avait-il eu age d'homme, qu'un article de journal ou il demandait que la France restat hospitaliere aux proscrits, lui avait valu neuf mois de Conciergerie. Quand il etait sorti de prison, le coup d'etat l'avait jete en exil. Il y etait reste dix-huit ans.