Le poete en lui s'ajoutait a l'historien. Ce qui caracterise les vrais penseurs, c'est un melange de mystere et de clarte. Ce don profond de la pensee entrevue, Quinet l'avait. On sent qu'il pense, pour ainsi dire, au dela meme de la pensee. (Mouvement.) Tels sont les ecrivains de la grande race.

Quinet etait un esprit; c'est-a-dire un de ces etres pour qui la vieillesse n'est pas, et qui s'accroissent par l'accroissement des annees. Ainsi ses dernieres oeuvres sont les plus belles. Ses deux ouvrages les plus recents, la Creation et l'Esprit nouveau, offrent au plus haut degre ce double caractere actuel et prophetique qui est le signe des grandes oeuvres. Dans l'un et dans l'autre de ces ouvrages, il y a la Revolution qui fait les livres vivants, et la poesie qui fait les livres immortels. (Bravos.) C'est ainsi qu'un ecrivain existe a la fois pour le present et pour l'avenir.

Il ne suffit pas de faire une oeuvre, il faut en faire la preuve. L'oeuvre est faite par l'ecrivain, la preuve est faite par l'homme. La preuve d'une oeuvre, c'est la souffrance acceptee.

Quinet a eu cet honneur, d'etre exile, et cette grandeur, d'aimer l'exil. Cette douleur a ete pour lui la bien venue. Etre genant au tyran plait aux fieres ames. (Sensation.) Il y a de l'election dans la proscription. Etre proscrit, c'est etre choisi par le crime pour representer le droit. (Acclamations.—Cris de: Vive la republique! vive Victor Hugo!) Le crime se connait en vertu; le proscrit est l'elu du maudit. Il semble que le maudit lui dise: Sois mon contraire. De la une fonction.

Cette fonction, Quinet l'a superbement remplie. Il a dignement vecu dans cette ombre tragique de l'exil ou Louis Blanc a rayonne, ou Barbes est mort. (Profonde emotion.)

Ne plaignez pas ces hommes; ils ont fait le devoir. Etre la France hors de France, etre vaincu et pourtant vainqueur, souffrir pour ceux qui croient prosperer, feconder la solitude insultee et saine du proscrit, subir utilement la nostalgie, avoir une plaie qu'on peut offrir a la patrie, adorer son pays accable et amoindri, en avoir d'autant plus l'orgueil que l'etranger veut en avoir le dedain (applaudissements), representer, debout, ce qui est tombe, l'honneur, la justice, le droit, la loi; oui, cela est bon et doux, oui, c'est le grand devoir, et a qui le remplit qu'importe la souffrance, l'isolement, l'abandon! Avec quelle joie, pour servir son pays de cette facon austere, on accepte, pendant dix ans, pendant vingt ans, toute la vie, la confrontation severe des montagnes ou la sinistre vision de la mer! (Sensation profonde.)

Adieu, Quinet. Tu as ete utile et grand. C'est bien, et ta vie a ete bonne. Entre dans toutes les memoires, ombre venerable. Sois aime du peuple que tu as aime.

Adieu.

Un dernier mot.

La tombe est severe. Elle nous prend ce que nous aimons, elle nous prend ce que nous admirons. Qu'elle nous serve du moins a dire les choses necessaires. Ou la parole sera-t-elle haute et sincere si ce n'est devant la mort? Profitons de notre douleur pour jeter des clartes dans les ames. Les hommes comme Edgar Quinet sont des exemples; par leurs epreuves comme par leurs travaux, ils ont aide, dans la vaste marche des idees, le progres, la democratie, la fraternite. L'emancipation des peuples est une oeuvre sacree. En presence de la tombe, glorifions cette oeuvre. Que la realite celeste nous aide a attester la realite terrestre. Devant cette delivrance, la mort, affirmons cette autre delivrance, la Revolution. (Applaudissements.—Vive la republique!) Quinet y a travaille. Disons-le ici, avec douceur, mais avec hauteur, disons-le a ceux qui meconnaissent le present, disons-le a ceux qui nient l'avenir, disons-le a tant d'ingrats delivres malgre eux (mouvement), car c'est au profit de tous que le passe a ete vaincu, oui, les magnanimes lutteurs comme Quinet ont bien merite du genre humain. Devant un tel sepulcre, affirmons les hautes lois morales. Ecoutes par l'ombre genereuse qui est ici, disons que le devoir est beau, que la probite est sainte, que le sacrifice est auguste, qu'il y a des moments ou le penseur est un heros, que les revolutions sont faites par les esprits, sous la conduite de Dieu, et que ce sont les hommes justes qui font les peuples libres. (Bravos.) Disons que la verite, c'est la liberte. Le tombeau, precisement parce qu'il est obscur, a cause de sa noirceur meme, a une majeste utile a la proclamation des grandes realites de la conscience humaine, et le meilleur emploi qu'on puisse faire de ces tenebres, c'est d'en tirer cette lumiere. (Acclamations unanimes.—Cris de: Vive Victor Hugo! Vive la republique!)