Messieurs, il y a deux facons de faire grace; une petite et une grande. L'ancienne monarchie pratiquait la clemence de deux manieres; par lettres de grace, ce qui effacait la peine, et par lettres d'abolition, ce qui effacait le delit. Le droit de grace s'exercait dans l'interet individuel, le droit d'abolition s'exercait dans l'interet public. Aujourd'hui, de ces deux prerogatives de la royaute, le droit de grace et le droit d'abolition, le droit de grace, qui est le droit limite, est reserve au pouvoir executif, le droit d'abolition, qui est le droit illimite, vous appartient. Vous etes en effet le pouvoir souverain; et c'est a vous que revient le droit superieur. Le droit d'abolition, c'est l'amnistie. Dans cette situation, le pouvoir executif vous offre de se substituer a vous; la petite clemence remplacera la grande; c'est l'ancien bon plaisir. C'est-a-dire que le pouvoir executif vous fait une proposition qui revient a ceci, une des deux commissions parlementaires vous a dit le mot dans toute son ingenuite: Abdiquez!
Ainsi, il y a un grand acte a faire, et vous ne le feriez pas! Ainsi, le premier usage que vous feriez de votre souverainete, ce serait l'abdication! Ainsi, vous arrivez, vous sortez de la nation, vous avez en vous la majeste meme du peuple, vous tenez de lui ce mandat auguste, eteindre les haines, fermer les plaies, calmer les coeurs, fonder la republique sur la justice, fonder la paix sur la clemence; et ce mandat, vous le deserteriez, et vous descendriez des hauteurs ou la confiance publique vous a places, et votre premier soin, ce serait de subordonner le pouvoir superieur au pouvoir inferieur; et, dans cette douloureuse question qui a besoin d'un vaste effort national, vous renonceriez, au nom de la nation, a la toute-puissance de la nation! Quoi! dans un moment ou l'on attend tout de vous, vous vous annuleriez! Quoi! ce supreme droit d'abolition, vous ne l'exerceriez pas contre la guerre civile! Quoi! 1830 a eu son amnistie, la Convention a eu son amnistie, l'Assemblee constituante de 1789 a eu son amnistie, et, de meme que Henri IV a amnistie la Ligue, Hoche a amnistie la Vendee; et ces traditions venerables, vous les dementiriez! Et c'est par de la petitesse et de la peur que vous couronneriez toutes ces grandeurs de notre histoire! Quoi! laissant subsister tous les souvenirs cuisants, toutes les rancunes, toutes les amertumes, vous substitueriez un expedient sans efficacite politique, un long et contestable travail de graces partielles, la misericorde assaisonnee de favoritisme, les hypocrisies tenues pour repentirs, une obscure revision de proces perilleuse pour le respect legal du a la chose jugee, une serie de bonnes actions quasi royales, plus ou moins petites, a cette chose immense et superbe, la patrie ouvrant ses bras a ses enfants, et disant: Revenez tous! j'ai oublie!
Non! non! non! n'abdiquez pas! (Mouvement.)
Messieurs, ayez foi en vous-memes. L'intrepidite de la clemence est le plus beau spectacle qu'on puisse donner aux hommes. Mais ici la clemence n'est pas l'imprudence, la clemence est la sagesse; la clemence est la fin des coleres et des haines; la clemence est le desarmement de l'avenir. Messieurs, ce que vous devez a la France, ce que la France attend de vous, c'est l'avenir apaise.
La pitie et la douceur sont de bons moyens de gouvernement. Placer au-dessus de la loi politique la loi morale, c'est l'unique moyen de subordonner toujours les revolutions a la civilisation. Dire aux hommes: Soyez bons, c'est leur dire: Soyez justes. Aux grandes epreuves doivent succeder les grands exemples. Une aggravation de catastrophes se rachete et se compense par une augmentation de justice et de sagesse. Profitons des calamites publiques pour ajouter une verite a l'esprit humain, et quelle verite plus haute que celle-ci: Pardonner, c'est guerir!
Votez l'amnistie.
Enfin, songez a ceci:
Les amnisties ne s'eludent point. Si vous votez l'amnistie, la question est close; si vous rejetez l'amnistie, la question commence.
Je voudrais m'arreter ici, mais les objections s'opiniatrent. Je les entends. Quoi! tout amnistier? Oui! Quoi! non seulement les delits politiques, mais les delits ordinaires? Je dis: Oui! et l'on me replique: Jamais!
Messieurs, ma reponse sera courte et ce sera mon dernier mot.