Messieurs, c'est par ce côté profondément humain de sa nature que Victor Hugo a mérité d'être considéré comme le citoyen de toutes les nations.
C'est par là aussi qu'il s'est élevé à cette idée de Dieu qui emplit tout son ouvrage. Il croyait à l'âme immortelle. Le génie a des lumières supérieures. Peut-être a-t-il connu la vérité? Nous qui demeurons, nous savons seulement qu'il avait conquis l'immortalité sur la terre, et c'est pourquoi nous le conduisons aujourd'hui avec ce cortège triomphal dans le temple que la Révolution française avait consacré aux grands hommes.
N'était-il pas juste et nécessaire, en effet, qu'il fût rouvert par lui? La postérité, ratifiant nos hommages, l'y honorera éternellement.
Non, en vérité ses cendres ne sauraient redouter ces retours funestes dont on les menace. Après plus de cent ans, les noms de Voltaire et de Rousseau excitent encore les haines et les colères. Mais, depuis bien des années déjà, Victor Hugo, revenu de l'exil, vivait devant l'opinion dans une région sereine bien au-dessus de nos passions et de nos disputes: le grand vieillard, sorti des «jours changeants», représentait au milieu de nous l'esprit de tolérance et de paix entre les hommes, et le respect universel de ses contemporains lui donnait l'avant-goût de la vénération dont sera entourée sa mémoire.
C'est cette majesté sublime dans laquelle il a terminé sa carrière qui restera le trait dominant de cette belle vie. Toujours on rejouera quelques-uns de ces drames, on relira ces poèmes où il a su mettre «avec les conseils au temps présent les esquisses rêveuses de l'avenir, le reflet, tantôt éblouissant, tantôt sinistre, des événements contemporains, le panthéon, les tombeaux, les ruines, les souvenirs, la charité pour les pauvres, la tendresse pour les misérables, les saisons, le soleil, les champs, la mer, les montagnes, et les coups d'oeil furtifs dans le sanctuaire de l'âme où l'on aperçoit sur un autel mystérieux, comme par la porte entr'ouverte d'une chapelle, toutes ces belles urnes d'or: la foi, l'espérance, la poésie, l'amour!»
Mais quelle que soit la gloire du poète, la postérité la connaîtra sous un plus haut aspect. Elle se rappellera surtout qu'il a dit:
Je suis … celui qui hâte l'heure
De ce grand lendemain, l'humanité meilleure.
Et s'il est vrai, comme il le croyait et comme nous devons le croire, que ce monde mû par une force dont il n'a pas conscience, marche invinciblement vers le progrès, Victor Hugo ira en grandissant dans la mémoire des hommes, et, à mesure que son image reculera dans le lointain des temps, il leur apparaîtra de plus en plus comme le précurseur du règne de la justice et de l'humanité.