C'est pour cela que Paris n'a pas de conseil municipal.
Cet échange d'effluves entre Paris centre, et la France sphère, cette lutte qui ressemble à un balancement de gravitations, ces alternatives de résistance et d'adhésion, ces accès de colère de la nation contre la cité, puis ces acceptations, tout cela indique nettement que Paris, cette tête, est plus que la tête d'un peuple. Le mouvement est français, l'impulsion est parisienne. Le jour où l'histoire, devenue de nos jours si lumineuse, donnera à ce fait singulier la valeur qu'il a, on verra clairement le mode d'ébranlement universel, de quelle façon le progrès entre en matière, sous quels prétextes la réaction s'attarde, et comment la masse humaine se désagrège en avant-garde et en arrière-garde, de telle sorte que l'une est déjà à Washington, tandis que l'autre est encore à César.
Sur ce conflit séculaire, et si fécond en émulation, de la nation et de la cité, posez la révolution, voici ce que donne ce grossissement: d'un côté la Convention, de l'autre la Commune. Duel titanique.
Ne reculons pas devant les mots, la Convention incarne un fait définitif, le Peuple, et la Commune incarne un fait transitoire, la Populace. Mais ici la populace, personnage immense, a droit. Elle est la Misère, et elle a quinze siècles d'âge. Euménide vénérable. Furie auguste. Cette tête de Méduse a des vipères, mais des cheveux blancs.
La Commune a droit; la Convention a raison. C'est là ce qui est superbe. D'un côté la Populace, mais sublimée; de l'autre, le Peuple, mais transfiguré. Et ces deux animosités ont un amour, le genre humain, et ces deux chocs ont une résultante, la Fraternité. Telle est la magnificence de notre révolution.
Les révolutions ont un besoin de liberté, c'est leur but, et un besoin d'autorité, c'est leur moyen. La convulsion étant donnée, l'autorité peut aller jusqu'à la dictature et la liberté jusqu'à l'anarchie. De là un double accès despotique qui a le sombre caractère de la nécessité, un accès dictatorial et un accès anarchique. Oscillation prodigieuse.
Blâmez si vous voulez, mais vous blâmez l'élément. Ce sont des faits de statique, sur lesquels vous dépensez de la colère. La force des choses se gouverne par A+B, et les déplacements du pendule tiennent peu de compte de votre mécontentement.
Ce double accès despotique, despotisme d'assemblée, despotisme de foule, cette bataille inouïe entre le procédé à l'état d'empirisme et le résultat à l'état d'ébauche, cet antagonisme inexprimable du but et du moyen, la Convention et la Commune le représentent avec une grandeur extraordinaire. Elles font visible la philosophie de l'histoire.
La Convention de France et la Commune de Paris sont deux quantités de révolution. Ce sont deux valeurs, ce sont deux chiffres. C'est l'A plus B dont nous parlions tout à l'heure. Des chiffres ne se combattent pas, ils se multiplient. Chimiquement, ce qui lutte se combine. Révolutionnairement aussi.
Ici l'avenir se bifurque et montre ses deux têtes; il y a plus de civilisation dans la Convention et plus de révolution dans la Commune. Les violences que fait la Commune à la Convention ressemblent aux douleurs utiles de l'enfantement.