La grande geôle d'état parisienne symbolisait l'esclavage universel.

Paris toujours un peu tenu en prison, ç'a été de tout temps l'arrière-pensée des princes. Gêner qui nous gêne est une politique. La Bastille au centre, une muraille à la circonférence, avec cela on peut régner. Murer Paris, ce fut le rêve. Stabilité sous clôture; cette discipline imposée aux moines, on a voulu l'imposer à Paris. De là contre la croissance de cette ville mille précautions, et beaucoup de ceintures bouclées avec des tours. D'abord, la circonvallation romaine, à laquelle était adossée, près Saint-Merry, la maison de l'abbé Suger, puis le mur de Louis VII, puis le mur de Philippe-Auguste, puis le mur du roi Jean, puis le mur de Charles V, puis le mur de l'octroi de 1786, puis l'escarpe et contrescarpe d'aujourd'hui. Autour de cette ville, la monarchie a passé son temps à construire des enceintes, et la philosophie à les détruire. Comment? Par la simple irradiation de la pensée. Pas de plus irrésistible puissance. Un rayonnement est plus fort qu'une muraille.

Enfermer la ville est un expédient; l'amoindrir en serait un autre. Ceux à qui Paris fait peur y ont songé. Soutirer la vie à cette cité monstre et prodige, pourquoi pas? On a essayé. On installait volontiers les états généraux à Blois; Bourges était déclaré capitale; de temps en temps les rois envoyaient le parlement à Pontoise; Versailles a été un exutoire. De nos jours on a proposé de mettre l'école polytechnique à Orléans, l'école de droit à Rouen, l'école de médecine à Tours, l'institut ici, la cour de cassation là, etc. De cette façon, on clivait Paris; cliver un diamant, c'est le couper en petits morceaux. On avait vingt petits Paris au lieu d'un gros. Admirable moyen de convertir trente millions en trente mille francs. Demandez à un lapidaire ce qu'il pense de la décentralisation du Régent.

Le fait fatal, le fait brutal, si vous voulez, a déjoué toutes ces combinaisons.

Sous cette réserve qu'il n'y a jamais rien que d'approximatif dans l'assimilation du fait et de l'idée, l'agrandissement matériel donne, en de certains cas, la mesure de l'agrandissement moral, Paris a d'abord tenu tout entier dans l'île Notre-Dame; puis il a jeté un pont, comme le petit oiseau qui veut sortir donne un coup de bec dans l'oeuf; puis, sous Philippe-Auguste, il a eu sept cents arpents de surface, et il a émerveillé Guillaume le Breton; puis, sous Louis XI, il a eu trois quarts de lieue de tour, et il a enthousiasmé Philippe de Comines; puis, au dix-septième siècle, il a eu quatre cent treize rues, et il a ébloui Félibien. Au dix-huitième siècle, il a fait la révolution, et sonné la grande cloche d'appel, avec six cent soixante mille habitants. Aujourd'hui il en a dix-huit cent mille. C'est un plus gros bras qui peut secouer une plus grosse corde.

Le tocsin d'aujourd'hui est un tocsin pacifique. C'est la vaste sonnerie joyeuse du travail invitant toutes les nations à l'exposition du chef-d'oeuvre de chacune.

V

Quelque chose de nous est toujours penché sur nos enfants, et dans le temps futur il entre une dose du temps actuel. La civilisation traverse des phases quelconques, toujours dominées par la phase précédente. Aujourd'hui, surtout ce qui est, et sur tout ce qui sera, la révolution française est en surplomb. Pas un fait humain que ce surplomb ne modifie. On se sent pressé d'en haut, et il semble que l'avenir ait hâte et double le pas. L'imminence est une urgence; l'union continentale, en attendant l'union humaine, telle est présentement la grande imminence; menace souriante. Il semble, à voir de toutes parts se constituer les landwehrs, que ce soit le contraire qui se prépare; mais ce contraire s'évanouira. Pour qui observe du sommet de la vraie hauteur, il y a dans la nuée de l'horizon plus de rayons que de tonnerres. Tous les faits suprêmes de notre temps sont pacificateurs. La presse, la vapeur, le télégraphe électrique, l'unité métrique, le libre échange, ne sont pas autre chose que des agitateurs de l'ingrédient Nations dans le grand dissolvant Humanité. Tous les railways qui paraissent aller dans tant de directions différentes, Pétersbourg, Madrid, Naples, Berlin, Vienne, Londres, vont au même lieu, la Paix. Le jour où le premier air-navire s'envolera, la dernière tyrannie rentrera sous terre.

Le mot Fraternité n'a pas été en vain jeté dans les profondeurs, d'abord du haut du Calvaire, ensuite du haut de 89. Ce que Révolution veut, Dieu le veut. L'âme humaine étant majeure, la conscience humaine est lucide. Cette conscience est révoltée par la voie de fait dite guerre. Les guerres offensives en particulier, contenant un aveu naïf de convoitise et de brigandage, sont condamnées par l'humanité honnête du genre humain. Remettre en marche les armures n'est décidément plus possible; les panoplies sont vides, les vieux géants sont morts. Césarisme, militarisme, il y a des musées pour ces antiquités-là. L'abbé de Saint-Pierre, qui a été le fou, est maintenant le sage. Quant à nous, nous pensons comme lui; et nous nous figurons sans trop de peine que les hommes doivent finir par s'aimer. Vivre en paix, est-ce donc si absurde? On peut, ce nous semble, rêver une époque où lorsque quelqu'un dira: propreté, promptitude, exactitude, bon service, on ne songera pas tout d'abord à un canon se chargeant par la culasse, et où le fusil à aiguille cessera d'être le modèle de toutes les vertus.

VI