La guerre extérieure actuelle ajoutée à la crise intérieure faite par vous crée une situation telle que, de votre aveu, l'on ne peut pas même sonder ce qui est possible. Pourquoi alors faire cette crise? Puisque vous avez le choix du moment, pourquoi choisir ce moment-ci? Vous n'avez aucun reproche sérieux à faire à la chambre des députés; le mot radical appliqué à ses tendances ou à ses actes est vide de sens. La chambre a eu le très grand tort, à mes yeux, de ne pas voter l'amnistie; mais je ne suppose pas que ce soit là votre grief contre elle. (Sourires à gauche.) La chambre des députés a poussé l'esprit de conciliation et de consentement jusqu'à partager avec le sénat son privilége en matière d'impôts, c'est-à-dire qu'elle a fait en France plus de concessions au sénat que la chambre des communes n'en fait en Angleterre à la chambre des lords. (A gauche: C'est vrai!) La chambre des députés, à part les turbulences de la droite, est modérée, parlementaire et patriote; seulement il y a entre elle, chambre nationale, et vous, pouvoir personnel, incompatibilité d'humeur; vous avez, à ce qu'il parait, des théories politiques qui font mauvais ménage avec les théories politiques de la chambre des députés, et vous voulez divorcer. Soit. Mais il n'y a là aucune urgence. Pourquoi prendre l'heure la plus périlleuse? Dissoudre la chambre en ce moment, c'est désarmer la France. (Mouvement.) Pourquoi ne pas attendre que le conflit européen soit apaisé? Quand la situation sera redevenue calme, si votre incompatibilité d'humeur ne s'est pas dissipée, si vous persistez dans votre fantaisie théorique, vous nous en reparlerez, et, puisque nous sommes ce qu'en Angleterre on appelle la cour des divorces, nous aviserons. Nous choisirons entre la chambre et vous. Mais rien ne presse, attendez. En ce moment, soyons prudents, et n'ajoutons pas, de gaieté de coeur, à la complication extérieure, déjà très redoutable, une complication intérieure plus redoutable encore. (Très bien! très bien! à gauche.)

Nous disons cela, qui est sage.

Messieurs, une chose me frappe, et je dois la dire: c'est qu'en ce moment, dans l'heure critique où nous sommes, l'esprit de gouvernement est de ce côté (montrant la gauche), et l'esprit de révolution est du côté opposé (montrant la droite). (C'est vrai! c'est vrai! à gauche).

En effet, que veut-on de ce côté, du côté républicain?

Le maintien de ce qui est, l'amélioration lente et sage des institutions, le progrès pas à pas, aucune secousse, aucune violence, le suffrage universel, c'est-à-dire la paix entre les opinions, et l'Exposition universelle, c'est-à-dire la paix entre les nations. Et qu'est-ce que cet ensemble de bonnes volontés tournées vers le bien? Messieurs, c'est l'esprit de gouvernement. (Applaudissements à gauche.)

Et du côté opposé, du côté monarchique, que veut-on?

Le renversement de la république, la paix publique livrée à la compétition de trois monarchies, le parti pris pour le pape contre notre alliée l'Italie, la partialité pour un culte allant jusqu'à l'acceptation d'une guerre religieuse éventuelle (Dénégations à droite.—A gauche: Oui! oui!), et cela à une époque où la France ne peut et ne doit faire que des guerres patriotiques, le suffrage universel discuté, la force rompant l'équilibre de la loi et du droit, la négation de notre législation civile par la revendication catholique; en un mot, une effrayante remise en question de toutes les solutions sur lesquelles repose la société moderne. (Applaudissements répétés à gauche.) Qu'est-ce que tout cela, messieurs? c'est l'esprit de révolution. (Oui! oui!—Applaudissements.)

J'avais donc raison de le dire: oui, à cette heure, l'esprit de gouvernement est dans l'opposition, et l'esprit de révolution est dans le gouvernement!

Qu'est-ce que la dissolution?

C'est une révolution possible. Quelle révolution? La pire de toutes. La révolution inconnue. (Sensation.—Murmures à droite.—Vive adhésion, à gauche.)