C'est comme le plus ancien des critiques dramatiques que quelques-uns de mes confrères m'ont fait l'honneur de me désigner pour vous porter un toast.

Quel chemin nous avons fait depuis le jour mémorable de la première représentation d'Hernani! Alors, cher grand poète, vous comptiez déjà d'ardents admirateurs parmi les critiques dramatiques, mais vous y trouviez aussi d'ardents détracteurs; aujourd'hui, l'admiration nous a tous gagnés.

Au nom de la critique dramatique, je bois à l'auteur d'Hernani, au plus grand poëte de ce siècle, au fondateur de la liberté dramatique au Théâtre-Français. (Applaudissements.)

M. Théodore de Banville s'est levé à son tour, et, tourné vers M. Victor Hugo, lui a dit, avec une émotion qui se communiquait à tout l'auditoire:

Maître,

Depuis bien longtemps, on ne compte plus vos chefs-d'oeuvre. Cependant, vous en avez fait un aujourd'hui qui passe tous les autres: c'est d'avoir assemblé cent cinquante parisiens animés d'une même pensée. On dit qu'en ces temps troublés nous ne nous entendons sur rien; c'est une erreur, puisque nous n'avons tous qu'une seule âme pour fêter et acclamer votre gloire. Le génie a cela de divin, entre autres choses, qu'il aplanit les obstacles, fond les dissentiments, et emporte les esprits dans son sillon de lumière.

Oui, vous nous unissez tous dans un même sentiment de reconnaissance et de fierté, car c'est grâce à vous que la France est elle-même vis-à-vis de l'étranger, et que, douloureusement blessée, elle reste encore victorieuse. Elle le sera toujours, puisqu'elle porte à son front la clarté de l'idée, et qu'il faut bien la suivre, si l'on ne veut pas marcher dans la nuit noire. Elle a toujours eu ce privilège de ravir par l'intelligence, d'entasser les merveilles, et de faire croire à ses miracles à force de miracles. C'est en quoi, Maître, vous la représentez parfaitement, car vous avez stupéfait l'envie et l'admiration elle-même, par le prodige d'une création inépuisable, qui foisonne comme les feuilles de la forêt et les étoiles du ciel. L'univers est encore ébloui de votre dernière oeuvre, que déjà vous l'avez oubliée depuis longtemps et que vous nous étonnez par une oeuvre nouvelle. Ayant encore le frisson lyrique des Contemplations, nous sommes enchantés et charmés par la flûte des Chansons des rues et des bois.

Nous écoutons avidement le romancier, l'historien, le douloureux avocat des Misérables, quand mille poèmes nouveaux s'éveillent, ouvrant leurs ailes d'aigle; et, après avoir offert au monde cette Légende des Siècles qui semble ne pouvoir jamais être égalée, vous réalisez ce fait inouï de lui donner une soeur qui la surpasse, et de vous montrer chaque jour pareil et supérieur à vous-même. Et ce qui fait a force de ce grand Paris que vous adorez, de cette France dont vous êtes l'orgueil, c'est qu'ils vous suivent, vous comprennent, et que, si haut que vous montiez, leur âme est à l'unisson de la vôtre. Le peuple qui se presse à Hernani jette dans la caisse du théâtre plus d'argent qu'elle n'en peut tenir, et, comprenant en artiste les beautés du poème, témoigne ainsi qu'il y a entre vous et lui une solidarité complète. Votre génie est son génie, et c'est pourquoi j'exprime la pensée de tous en confondant nos plus chers espoirs dans ce double voeu: Vive la France! vive Victor Hugo!

Ce discours a été interrompu presque à chaque phrase par les applaudissements de la salle entière.

M. Henri de La Pommeraye s'est fait applaudir à son tour en portant ce simple toast qui a fait fondre en larmes de joie le petit Georges: «Aux petits-enfants de Victor Hugo!» Et ce cri cordial a bien terminé cette fête cordiale.