Le visage du comte se dérida entièrement.

—Ah! vous verrez que nous marcherons de triomphe en triomphe. A-t-on ses papiers? a-t-on surtout ce coffre de fer?

—J’annonce avec peine à votre grâce que le meurtre n’a point été commis par les nôtres. Il a été tué et dépouillé sur les grèves d’Urchtal, et l’on attribue cet exploit à Han d’Islande.

—Han d’Islande! reprit le maître, dont le visage s’était rembruni; quoi! ce brigand célèbre que nous voulons mettre à la tête de nos révoltés!

—Lui-même, noble comte; et je crains, d’après ce que j’en ai entendu dire, que nous n’ayons de la peine à le trouver. En tout cas, je me suis assuré d’un chef qui prendra son nom et pourra le remplacer. C’est un farouche montagnard, haut et dur comme un chêne, féroce et hardi comme un loup dans un désert de neige; il est impossible que ce formidable géant ne ressemble pas à Han d’Islande.

—Ce Han d’Islande, demanda le comte, est donc de haute taille?

—C’est le bruit le plus populaire, votre grâce.

—J’admire toujours, mon cher Musdœmon, l’art avec lequel vous disposez vos plans. Quand éclate l’insurrection?

—Oh! très prochainement, votre grâce; en ce moment peut-être. La tutelle royale pèse depuis longtemps aux mineurs; tous saisissent avec joie l’idée d’un soulèvement. L’incendie commencera par Guldbranshal, s’étendra à Sund-Moër, gagnera Kongsberg. Deux mille mineurs peuvent être sur pied en trois jours. La révolte se fera au nom de Schumacker; c’est en ce nom que leur parlent nos émissaires. Les réserves du Midi et la garnison de Drontheim et de Skongen s’ébranleront; et vous serez ici justement pour étouffer la rébellion, nouveau et insigne service aux yeux du roi, et pour le délivrer de ce Schumacker si inquiétant pour son trône. Voilà sur quelles indestructibles bases s’élèvera l’édifice que couronnera le mariage de la noble dame Ulrique avec le baron de Thorvick.

L’entretien intime de deux scélérats n’est jamais long, parce que ce qu’il y a d’homme en eux s’effraie bien vite de ce qu’il y a d’infernal. Quand deux âmes perverses s’étalent réciproquement leur impudique nudité, leurs mutuelles laideurs les révoltent. Le crime fait horreur au crime même; et deux méchants qui conversent, avec tout le cynisme du tête-à-tête, de leurs passions, de leurs plaisirs, de leurs intérêts, se sont l’un à l’autre comme un effroyable miroir. Leur propre bassesse les humilie dans autrui, leur propre orgueil les confond, leur propre néant les épouvante; et ils ne peuvent se fuir, se désavouer eux-mêmes dans leur semblable; car chaque rapport odieux, chaque affreuse coïncidence, chaque hideuse parité trouve en eux une voix toujours infatigable qui la dénonce à leur oreille sans cesse fatiguée. Quelque secret que soit leur entretien, il a toujours deux insupportables témoins;—Dieu, qu’ils ne voient pas; et la conscience, qu’ils sentent.