L’ours acheva de gravir l’escalier lourdement en leur présentant sa gueule sanglante et ses dents acérées.
—Merci, mon brave Friend! cria le brigand.
Et profitant de la surprise des agresseurs, il se jeta sur le dos de son ours qui se mit à descendre à reculons, montrant toujours, sa tête menaçante aux ennemis de son maître.
Bientôt, revenus de leur première stupéfaction, ils purent voir l’ours, emportant le brigand hors de leur atteinte, descendre dans l’abîme, ainsi que sans doute il en était monté, en s’accrochant à de vieux troncs d’arbres et à des saillies de rochers. Ils voulurent faire rouler des quartiers de pierre sur lui; mais avant qu’ils eussent soulevé du sol une de ces vieilles masses de granit qui y dormaient depuis si longtemps, le brigand et son étrange monture avaient disparu dans une caverne.
XXVI
Non, non, ne rions plus. Voyez-vous, ce qui me
paraissait si plaisant a aussi son côté sérieux,
très sérieux, comme tout dans l’univers!
Croyez-moi, ce mot hasard est un blasphème; rien
sous le soleil n’arrive par hasard; et ne
voyez-vous pas ici le but marqué par la
providence?
LESSING. Émilia Galotti.
Oui, une raison profonde se dévoile souvent dans ce que les hommes nomment hasard. Il y a dans les événements comme une main mystérieuse qui leur marque, en quelque sorte, la voie et le but. On se récrie sur les caprices de la fortune, sur les bizarreries du sort, et tout à coup il sort de ce chaos des éclairs effrayants, ou des rayons merveilleux; et la sagesse humaine s’humilie devant les hautes leçons de la destinée.
Si, par exemple, quand Frédéric d’Ahlefeld étalait dans un salon somptueux, aux yeux des femmes de Copenhague, la magnificence de ses vêtements, la fatuité de son rang et la présomption de ses paroles; si quelque homme, instruit des choses de l’avenir, fût venu troubler la frivolité de ses pensées par de graves révélations; s’il lui eût dit qu’un jour ce brillant uniforme qui faisait son orgueil causerait sa perte; qu’un monstre à face humaine boirait son sang comme il buvait, lui, voluptueux insouciant, les vins de France et de Bohême; que ses cheveux, pour lesquels il n’avait pas assez d’essences et de parfums, balaieraient la poussière d’un antre de bêtes fauves; que ce bras, dont il offrait avec tant de grâce l’appui aux belles dames de Charlottenbourg, serait jeté à un ours comme un os de chevreuil à demi rongé; comment Frédéric eût-il répondu à ces lugubres prophéties? par un éclat de rire et une pirouette; et ce qu’il y a de plus effrayant, c’est que toutes les raisons humaines auraient approuvé l’insensé.
Examinons cette destinée de plus haut encore.—N’est-ce pas un mystère étrange que de voir le crime du comte et de la comtesse d’Ahlefeld retomber sur eux en châtiments? Ils ont ourdi une trame infâme contre la fille d’un captif; cette infortunée rencontre par hasard un protecteur qui juge nécessaire d’éloigner leur fils, chargé par eux d’exécuter leur abominable dessein. Ce fils, leur unique espérance, est envoyé loin du théâtre de sa séduction; et, à peine arrivé dans son nouveau séjour, un autre hasard vengeur lui fait rencontrer la mort. Ainsi c’est en voulant entraîner une jeune fille innocente et abhorrée dans le déshonneur, qu’ils ont poussé leur fils coupable et chéri dans le tombeau. C’est par leur faute que ces misérables sont devenus des malheureux.