—Je venais ici, bien éloigné de songer à ce que
je devais y trouver; je ne m’attendais pas à ce
que je vois.»
LOPE DE VEGA. La Fuerza lastimosa
Il y a quelque chose de sinistre et de désolé dans l’aspect d’une campagne rase et nue, quand le soleil a disparu, lorsqu’on est seul, qu’on marche en brisant du pied des tronçons de paille sèche, au cri monotone de la cigale, et qu’on voit de grands nuages déformés se coucher lentement sur l’horizon, comme des cadavres de fantômes.
Telle était l’impression qui se mêlait aux tristes pensées d’Ordener, le soir de son inutile rencontre avec le brigand d’Islande. Étourdi un moment de sa brusque disparition, il avait d’abord voulu le poursuivre; mais il s’était égaré dans les bruyères, et il avait erré toute la journée dans des terres de plus en plus incultes et sauvages, sans rencontrer trace d’homme. À la chute du jour, il se trouvait dans une plaine spacieuse, qui ne lui offrait de tous côtés qu’un horizon égal et circulaire, où rien ne promettait un abri au jeune voyageur exténué de fatigue et de besoin.
Encore si ses souffrances corporelles n’eussent pas été aggravées par les tristesses de son âme; mais c’en était fait! il avait atteint le terme de son voyage, sans en remplir le but. Il ne lui restait même plus ces folles illusions d’espérance qui l’avaient entraîné à la poursuite du brigand; et maintenant que rien ne soutenait plus son cœur, mille pensées décourageantes, qui n’y trouvaient point place la veille, venaient l’assaillir. Qu’allait-il faire? comment revenir vers Schumacker sans lui apporter le salut d’Éthel? de quelle effrayante nature étaient les malheurs que la conquête de la fatale cassette eût prévenus? Et son mariage, avec Ulrique d’Ahlefeld! S’il pouvait du moins enlever son Éthel à cette indigne captivité; s’il pouvait fuir avec elle, et emporter son bonheur dans quelque lointain exil!
Il s’enveloppa de son manteau et se coucha sur la terre. Le ciel était noir; une lueur orageuse apparaissait par intervalles dans les nues comme à travers un crêpe funèbre, et s’éteignait; un vent froid tournait sur la plaine. Le jeune homme songeait à peine à ces signes d’une tempête violente et prochaine; et d’ailleurs, quand il eût pu trouver un asile où fuir l’orage et se reposer de ses fatigues, en eût-il trouvé un où fuir son malheur et se reposer de ses pensées?
Tout à coup des sons confus de voix humaines arrivèrent à son oreille. Surpris, il se souleva sur le coude, et aperçut, à quelque distance de lui, comme des ombres se mouvoir dans l’obscurité. Il regarda; une lumière brilla au milieu du groupe mystérieux, et Ordener vit, avec un étonnement facile à concevoir, chacune de ces figures fantasmagoriques s’enfoncer successivement dans la terre.—Tout disparut.
Ordener était au-dessus des superstitions de son temps et de son pays. Son esprit grave et mûr ignorait ces crédulités vaines, ces terreurs étranges qui tourmentent l’enfance des peuples de même que l’enfance des hommes. Il y avait cependant dans cette apparition singulière quelque chose de surnaturel qui lui inspira une religieuse défiance de sa raison; car nul ne sait si les esprits des morts ne reviennent pas quelquefois sur la terre.
Il se leva, fit un signe de croix, et se dirigea vers le lieu où la vision avait disparu. De larges gouttes de pluie commençaient à tomber; son manteau se gonflait comme une voile, et la plume de sa toque, tourmentée par le vent, battait son visage.
Il s’arrêta tout à coup.—Un éclair venait de lui montrer devant ses pas une sorte de puits large et circulaire, où il se serait infailliblement précipité sans la lueur bienfaisante de l’orage. Il s’approcha du gouffre. Une lumière vague y brillait à une profondeur effrayante, et répandait une teinte rougeâtre sur l’extrémité inférieure de cet immense cylindre creusé dans les entrailles de la terre. Ce rayon, qui semblait un feu magique allumé par les gnomes, accroissait en quelque sorte l’incommensurable étendue des ténèbres que l’œil était contraint de traverser pour l’atteindre.