—Mes amis, Jonas, Norbith, si Kennybol est en retard, qu’importe! nous sommes assez nombreux pour ne plus rien craindre; avez-vous trouvé vos enseignes dans les ruines de Crag?

—Oui, seigneur Hacket, répondirent plusieurs voix.

—Eh bien! levez l’étendard, il en est temps! Voici de l’or! voici votre invincible chef. Courage! marchez à la délivrance du noble Schumacker, de l’infortuné comte de Griffenfeld!

—Vive! vive Schumacker! répétèrent une foule de voix, et le nom de Schumacker se prolongea d’échos en échos dans les replis des voûtes souterraines.

Ordener, conduit de curiosité en curiosité, d’étonnement en étonnement, écoutait, respirant à peine. Il ne pouvait croire ni comprendre ce qu’il entendait. Schumacker mêlé à Kennybol, à Han d’Islande! Quel était ce drame ténébreux dont, spectateur ignoré, il entrevoyait une scène? De qui défendait-on les jours? de qui jouait-on la tête?

—Écoutez, reprit la même voix, vous voyez l’ami, le confident du noble comte de Griffenfeld. C’était la première fois qu’Ordener entendait cette voix. Elle poursuivit:

—.....Accordez-moi votre confiance, comme il m’accorde la sienne. Amis, tout vous favorise; vous arriverez à Drontheim sans rencontrer un ennemi.

—Seigneur Hacket, interrompit une voix, marchons. Peters m’a dit avoir vu dans les défilés tout le régiment de Munckholm en marche contre nous.

—Il vous a trompé, répondit l’autre avec autorité. Le gouvernement ignore encore votre révolte, et sa tranquillité est telle, que celui qui a repoussé vos justes plaintes, votre oppresseur, l’oppresseur de l’illustre et malheureux Schumacker, le général Levin de Knud a quitté Drontheim pour aller dans la capitale assister aux fêtes du fameux mariage de son élève Ordener Guldenlew avec Ulrique d’Ahlefeld.

Qu’on juge de l’émotion d’Ordener. Dans ce pays sauvage et désert, sous cette voûte mystérieuse, entendre des inconnus prononcer tous les noms qui l’intéressaient, et jusqu’au sien propre! Un doute affreux s’éleva dans son cœur. Serait-il vrai? était-ce en effet un agent du comte de Griffenfeld dont il entendait la voix? Quoi! Schumacker, ce vieillard vénérable, le noble père de sa noble Éthel, se révoltait contre le roi son seigneur, soudoyait des brigands, allumait une guerre civile! Et c’était pour cet hypocrite, pour ce rebelle, qu’il avait, lui, fils du vice-roi de Norvège, élève du général Levin, compromis son avenir, exposé sa vie! c’était pour lui qu’il avait cherché et combattu ce brigand islandais avec lequel Schumacker paraissait être d’intelligence, puisqu’il le plaçait à la tête de ces bandits! Qui sait même si cette cassette, pour laquelle lui, Ordener, avait été sur le point de donner son sang, ne contenait pas quelques-uns des indignes secrets de cette trame odieuse? Ou plutôt le vindicatif prisonnier de Munckholm ne s’était-il pas joué de lui? Peut-être il avait découvert son nom; peut-être, et combien cette pensée fut douloureuse pour le magnanime jeune homme! n’avait-il désiré, en le poussant à ce fatal voyage, que la perte du fils d’un ennemi?