—Oh! nobles juges, écoutez. Vous allez descendre dans vos consciences; n’oubliez pas qu’Ordener Guldenlew est coupable seul; Schumacker est innocent. Ces autres infortunés ont été trompés par Hacket, qui était mon agent. J’ai fait tout le reste.

Kennybol l’interrompit:

—Sa courtoisie dit vrai, seigneurs juges; car c’est elle qui s’est chargée de nous amener le fameux Han d’Islande, dont je souhaite que le nom ne me porte pas malheur. Je sais que c’est ce jeune seigneur qui a osé l’aller trouver dans la caverne de Walderhog, pour lui proposer d'être notre chef. Il m’a confié le secret de son entreprise au hameau de Surb, chez mon frère Braall. Et, pour le reste encore, le jeune seigneur dit vrai; nous avons été abusés par ce Hacket maudit; d’où il suit que nous ne méritons pas la mort.

—Seigneur secrétaire intime, dit le président, les débats sont clos. Quelles sont vos conclusions?

Le secrétaire se leva, salua plusieurs fois le tribunal, passa quelque temps la main entre les plis de son rabat de dentelle, sans quitter un moment des yeux les yeux du président. Enfin, il fit entendre ces paroles d’une voix sourde et lugubre:

—Seigneur président, respectables juges! l’accusation demeure victorieuse. Ordener Guldenlew, qui ternit à jamais la splendeur de son glorieux nom, n’a réussi qu’à prouver sa culpabilité sans démontrer l’innocence de l’ex-chancelier Schumacker, et de ses complices Han d’Islande, Wilfrid Kennybol, Jonas et Norbith.—Je demande à la justice du tribunal que les six accusés soient déclarés coupables du crime de haute-trahison et de lèse-majesté, au premier chef.

Un murmure vague s’éleva de la foule. Le président allait proclamer la formule de clôture, quand l’évêque réclama un moment d’attention.

—Doctes juges, il est convenable que la défense des accusés se fasse entendre la dernière. Je souhaiterais qu’elle eût un meilleur organe; car je suis vieux et faible, et je n’ai plus en moi d’autre force que celle qui me vient de Dieu.—Je m’étonne des sévères requêtes du secrétaire intime. Rien ici ne prouve le crime de mon client Schumacker. On ne peut établir contre lui aucune participation directe à l’insurrection des mineurs; et puisque mon autre client Ordener Guldenlew déclare avoir abusé du nom de Schumacker, et, de plus, être l’unique auteur de cette condamnable sédition, toutes les présomptions qui pesaient sur Schumacker s’évanouissent; vous devez donc l’absoudre. Je recommande à votre indulgence chrétienne les autres accusés, qui n’ont été qu’égarés, comme la brebis du bon pasteur; et même le jeune Ordener Guldenlew, qui a du moins le mérite, bien grand devant le Seigneur, de confesser son crime. Songez, seigneurs juges, qu’il est encore dans l'âge où l’homme peut faillir, et même tomber, sans que Dieu refuse de le soutenir ou de le relever. Ordener Guldenlew porte à peine le quart de ce fardeau de l’existence qui pèse déjà presque entier sur ma tête. Mettez dans la balance de vos jugements sa jeunesse et son inexpérience, et ne lui retirez pas si tôt cette vie que le Seigneur vient à peine de lui donner.

Le vieillard se tut et se plaça près d’Ordener, qui souriait; tandis qu’à l’invitation du président, les juges se levaient du tribunal, et passaient en silence le seuil de la formidable salle de leurs délibérations.

Pendant que quelques hommes décidaient de six destinées dans ce terrible sanctuaire, les accusés immobiles étaient restés assis sur leur banc entre deux rangs de hallebardiers. Schumacker, la tête sur sa poitrine, paraissait endormi dans une rêverie profonde; le géant promenait à droite et à gauche des regards où se peignait une assurance stupide; Jonas et Kennybol, les mains jointes, priaient à voix basse, tandis que leur camarade Norbith frappait par intervalles la terre du pied, ou secouait ses chaînes avec des tressaillements convulsifs. Entre lui et le vénérable évêque, qui lisait les psaumes de la pénitence, se tenait Ordener, les bras croisés et les yeux levés au ciel.