Tu ne la croirais pas malheureuse, tout ce qui
l’entoure annonce le bonheur. Elle porte des
colliers d’or et des robes de pourpre. Lorsqu’elle
sort, la foule de ses vassaux se prosterne sur son
passage, et des pages obéissants étendent des
tapis sous ses pieds. Mais on ne la voit point
dans la retraite qui lui est chère: car alors elle
pleure, et son mari ne l’entend pas.—Je suis
cette malheureuse, l’épouse d’un homme honoré,
d’un noble comte, la mère d’un enfant dont les
sourires me poignardent.
MATURIN, Bertram
La comtesse d’Ahlefeld venait de quitter l’insomnie de la nuit pour celle du jour. À demi couchée sur un sopha, elle rêvait aux arrière-goûts amers des jouissances impures, au crime qui use la vie par des joies sans bonheur et des douleurs sans consolation. Elle songeait à ce Musdœmon, que de coupables illusions lui avaient jadis peint si séduisant, si affreux maintenant qu’elle l’avait pénétré et qu’elle avait vu l'âme à travers le corps. La misérable pleurait, non d’avoir été trompée, mais de ne pouvoir plus l'être; de regret, non de repentir; aussi ses pleurs ne la soulageaient-ils pas. En ce moment sa porte s’ouvrit; elle essuya en hâte ses yeux, et se retourna irritée d'être surprise, car elle avait ordonné qu’on la laissât seule. Sa colère se changea à l’aspect de Musdœmon en un effroi qu’elle apaisa pourtant en le voyant accompagné de son fils Frédéric.
—Ma mère! s’écria le lieutenant, comment donc êtes-vous ici? Je vous croyais à Berghen. Est-ce que nos belles dames ont repris la mode de courir les champs?
La comtesse accueillit Frédéric avec des embrassements auxquels, comme tous les enfants gâtés, il répondit assez froidement. C’était peut-être la plus sensible des punitions pour cette malheureuse. Frédéric était son fils chéri, le seul être au monde pour lequel elle conservât une affection désintéressée; car souvent, dans une femme dégradée, même quand l’épouse a disparu, il reste encore quelque chose de la mère.
—Je vois, mon fils, qu’en apprenant ma présence à Drontheim, vous êtes accouru sur-le-champ pour me voir.
—Oh! mon Dieu non. Je m’ennuyais au fort, je suis venu dans la ville où j’ai rencontré Musdœmon, qui m’a conduit ici.
La pauvre mère soupira profondément.
—À propos, ma mère, continua Frédéric, je suis bien content de vous voir. Vous me direz si les nœuds de ruban rose au bas du justaucorps sont toujours de mode à Copenhague. Avez-vous songé à m’apporter une fiole de cette huile de Jouvence, qui blanchit la peau? Vous n’avez pas oublié, n’est-ce pas, le dernier roman traduit, ni les galons d’or vierge que je vous ai demandés pour ma casaque couleur de feu, ni ces petits peignes que l’on place maintenant sous la frisure pour soutenir les boucles, ni....
La malheureuse femme n’avait rien apporté à son fils, que le seul amour qu’elle eût au monde.