La grande femme rouge reparut, et, reprenant la lampe de fer, fit signe aux voyageurs de la suivre. Ils montèrent avec précaution un escalier étroit et dégradé pratiqué dans l’épaisseur du mur de la tour. À chaque meurtrière, une bouffée de vent et de pluie venait menacer la flamme tremblante de la lampe, que l’hôtesse couvrait de ses mains longues et diaphanes. Ce ne fut pas sans avoir plus d’une fois trébuché sur des pierres roulantes, que l’imagination alarmée du vieillard prenait pour des os humains épars sur les degrés, qu’ils arrivèrent au premier étage de l’édifice, dans une salle ronde pareille à la salle inférieure. Au milieu, suivant l’usage gothique, brillait un vaste foyer, dont la fumée s’échappait par une ouverture percée dans le plafond, non sans obscurcir très sensiblement l’atmosphère de la salle, et dont la lumière, jointe à celle de la lampe de fer, avait été aperçue des deux voyageurs sur le chemin. Une broche, chargée de viande encore fraîche, tournait devant le feu. Le vieillard se détourna avec horreur.
—C’est à ce foyer exécrable, dit-il à son compagnon, que la braise de la vraie croix a consumé les membres d’une sainte.
Une table grossière était placée à quelque distance du foyer. La femme invita les voyageurs à s’y asseoir.
—Étrangers, dit-elle en plaçant la lampe devant eux, le souper sera bientôt prêt, et mon mari va sans doute se hâter d’arriver, de peur que l’esprit de minuit ne l’emporte en passant près de la Tour-Maudite.
Alors Ordener—car le lecteur a sans doute déjà deviné que c’était lui et son guide Benignus Spiagudry—put examiner à son aise le déguisement bizarre pour lequel ce dernier avait épuisé toutes les ressources de son imagination fécondée par la peur d'être reconnu et repris. Le pauvre concierge fugitif avait échangé ses habits de cuir de renne contre un vêtement noir complet, laissé jadis dans le Spladgest par un célèbre grammairien de Drontheim, qui s’était noyé du désespoir de n’avoir pu trouver pourquoi Jupiter donnait Jovis. au génitif. Ses sabots de coudrier avaient fait place aux bottes fortes d’un postillon écrasé par ses chevaux, dans lesquelles ses jambes fluettes étaient tellement à l’aise qu’il n’aurait pu marcher sans le secours d’une demi-botte de foin. La vaste perruque d’un jeune et élégant voyageur français assassiné par des voleurs aux portes de Drontheim cachait sa calvitie, et flottait sur ses épaules pointues et inégales. L’un de ses yeux était couvert d’un emplâtre, et, grâce à un pot de fard qu’il avait trouvé dans les poches d’une vieille fille morte d’amour, ses joues pâles et creuses s’étaient revêtues d’un vermillon insolite, agrément auquel la pluie avait fait participer jusqu’à son menton. Avant de s’asseoir, il plaça soigneusement sous lui le paquet qu’il portait sur son dos, s’enveloppa de son vieux manteau, et, tandis qu’il absorbait toute l’attention de son compagnon, la sienne paraissait entièrement concentrée sur le rôti que surveillait l’hôtesse, et vers lequel il lançait de temps en temps des regards d’inquiétude et d’horreur. Sa bouche laissait par intervalles échapper des mots entrecoupés:—Chair humaine!... horrendas epulas!...—Anthropophages!...—Souper de Moloch!...—Ne pueras coram populo Medea trucidet...—Où sommes-nous? Atrée...—Druidesse...—Irmensul... Le diable a foudroyé Lycaon....
Enfin il s’écria:
—Juste ciel! Dieu merci! j’aperçois une queue!
Ordener, qui, l’ayant considéré et écouté attentivement, avait à peu près suivi le fil de ses idées, ne put s’empêcher de sourire.
—Cette queue n’a rien de rassurant. C’est peut-être un quartier du diable.
Spiagudry n’entendit pas cette plaisanterie; son regard s’était attaché au fond de la salle. Il tressaillit et se pencha à l’oreille d’Ordener.