HERNANI (la main dans sa poitrine sur la poignée de sa dague).
Mon bon poignard!
DON CARLOS (revenant, à part).
Notre homme a la mine attrapée.
Il prend à part Hernani.
Je vous ai fait l'honneur de toucher votre épée,
Monsieur. Vous me seriez suspect pour cent raisons.
Mais le roi don Carlos répugne aux trahisons.
Allez. Je daigne encore protéger votre fuite.
DON RUY GOMEZ (revenant et montrant Hernani).
Qu'est ce seigneur?
DON CARLOS.
Il part. C'est quelqu'un de ma suite.
Ils sortent avec les valets et les flambeaux, le duc précédant le roi, une cire à la main.
SCÈNE IV.
HERNANI (seul).
Oui, de ta suite, ô roi[65]! de ta suite!—J'en suis!
Nuit et jour, en effet, pas à pas, je te suis.
Un poignard à la main, l'oeil fixé sur ta trace,
Je vais. Ma race en moi poursuit en toi ta race.
Et puis, te voilà donc mon rival! Un instant
Entre aimer et haïr je suis resté flottant,
Mon coeur pour elle et toi n'était point assez large,
J'oubliais en l'aimant ta haine qui me charge[66]:
Mais puisque tu le veux, puisque c'est toi qui viens
Me faire souvenir, c'est bon, je me souviens!
Mon amour fait pencher la balance incertaine
Et tombe tout entier du côté de ma haine.
Oui, je suis de ta suite, et c'est toi qui l'as dit!
Va, jamais courtisan de ton lever maudit,
jamais seigneur baisant ton ombre, ou majordome
Ayant à te servir abjuré son coeur d'homme,
jamais chiens de palais dressés à suivre un roi
Ne seront sur tes pas plus assidus que moi!
Ce qu'ils veulent de toi, tous ces grands de Castille,
C'est quelque titre creux, quelque hochet qui brille,
C'est quelque mouton d'or[67] qu'on se va pendre au cou;
Moi, pour vouloir si peu je ne suis pas si fou!
Ce que je veux de toi, ce n'est point faveurs vaines,
C'est l'âme de ton corps, c'est le sang de tes veines,
C'est tout ce qu'un poignard, furieux et vainqueur,
En y fouillant longtemps peut prendre[68] au fond d'un coeur.
Va devant! je te suis. Ma vengeance qui veille
Avec moi toujours marche et me parle à l'oreille.
Va! je suis là, j'épie et j'écoute, et sans bruit
Mon pas cherche ton pas et le presse et le suit.
Le jour tu ne pourras, ô roi, tourner la tête
Sans me voir immobile et sombre dans ta fête;
La nuit tu ne pourras tourner les yeux, ô roi,
Sans voir mes yeux ardents luire derrière toi!
Il sort par la petite porte.