Quelle chute!
Les dieux ont commencé la tragique dispute,
Et la terre est leur proie. O deuil! Il mord son poing.
Comment respire-t-il? Il ne respire point.
Son corps vaste est blessé partout comme une cible.
Le câble que Vulcain fit en bronze flexible
Le serre, et son cou râle, étreint d’un nœud d’airain.
Phtos médite, et ce grand furieux est serein;
Il méprise, indigné, les fers, les clous, les gênes.

III
CE QUE LES GÉANTS SONT DEVENUS

Il songe au fier passé des puissants terrigènes,
Maintenant dispersés dans vingt charniers divers,
Vastes membres d’un monstre auguste, l’univers;
Toute la terre était dans ces hommes énormes;
A cette heure, mêlés aux montagnes sans formes,
Ils gisent, accablés par le destin hideux,
Plus morts que le sarment qu’un pâtre casse en deux.
Où sont-ils? sous des rocs abjects, cariatides
Des Ténares ardents, des Cocytes fétides;
Encelade a sur lui l’infâme Etna fumant;
C’est son bagne; et l’on voit de l’âpre entassement
Sortir son pied qui semble un morceau de montagne;
Thor est sous l’écueil noir qui sera la Bretagne;
Sur Anax, le géant de Tyrinthe, Arachné
File sa toile, tant il est bien enchaîné;
Pluton, après avoir mis Kothos dans l’Érèbe,
A cloué ses cent mains aux cent portes de Thèbe;
Mopse est évanoui sous l’Athos, c’est Hermès
Qui l’enferme; on ne peut espérer que jamais
Dans ces caves du monde aucun souffle ranime
Rhœtus, Porphyrion, Mégatlas, Evonyme;
Couché tout de son long sous le haut mont Liban,
Titlis souffre, et, saisi par Notus, vil forban,
Scrops flotte sous Délos, l’île errante et funeste;
Dronte est muré sous Delphe et Mimas sous Prœneste;
Cœbès, Géreste, Andès, Béor, Cédalion,
Jax, qui dormait le jour ainsi que le lion,
Tous ces êtres plus grands que des monts, sont esclaves,
Les uns sous des glaciers, les autres sous des laves,
Dans on ne sait quel lâche enfer fastidieux;
Et Prométhée! Hélas! quels bandits que ces dieux!
Personne au fond ne sait le crime de Tantale;
Pour avoir entrevu la baigneuse fatale,
Actéon fuit dans l’ombre; et qu’a fait Adonis?
Que de héros brisés! Que d’innocents punis!
Phtos repasse en son cœur l’affreux sort de ses frères;
Star dans Lesbos subit l’affront des stercoraires;
Cerbère garde Éphlops, par mille éclairs frappé,
Sur qui rampe en enfer la chenille Campé;
C’est sur Mégarios que le mont Ida pèse;
Darse endure le choc des flots que rien n’apaise;
Rham est si bien captif du Styx fuligineux
Qu’il n’en a pas encor pu desserrer les nœuds;
Atlas porte le monde, et l’on entend le pôle
Craquer quand le géant lassé change d’épaule;
Lié sous le volcan Liparis, noir récif,
Typhée est au milieu de la flamme pensif.
Tous ces titans, Stellos, Talémon, Ecmonide,
Gès dont l’œil bleu faisait reculer l’euménide,
Ont succombé, percés des flèches de l’éther,
Sous le guet-apens brusque et vil de Jupiter.
Les géants qui gardaient l’âge d’or, dont la taille
Rassurait la nature, ont perdu la bataille,
Et les colosses sont remplacés par les dieux.
La terre n’a plus d’âme, et le ciel n’a plus d’yeux;
Tout est mort. Seuls, ces rois épouvantables vivent.
Les stupides saisons comme des chiens les suivent,
L’ordre éternel les semble approuver en marchant;
Dans l’Olympe, où le cri du monde arrive chant,
Où l’étourdissement conseille l’inclémence,
On rit. Tant de victoire a droit à la démence.
Et ces dieux ont raison. Phtos écume.—Oui, dit-il,
Ils ont raison. Eau, flamme, éléments, air subtil,
Vous ne vous êtes pas défendus. Votre orage
N’a pas eu dans la lutte affreuse assez de rage;
Vous vous êtes laissés museler lâchement.
Le mal triomphe!—Et Phtos frémit. Écroulement!
Tous les géants sont pris et garrottés. Que faire?
Il songe.

IV
L’EFFORT

Quoi! l’eau court, le cheval se déferre,
L’humble oiseau brise l’œuf à coups de bec, le vent
Prend la fuite, malgré l’éclair le poursuivant,
Le loup s’en va, bravant le pâtre et le molosse,
Le rat ronge sa cage; et lui, titan, colosse,
Lui dont le cœur a plus de lave qu’un volcan,
Lui Phtos, il resterait dans cette ombre, au carcan!
O fureur! Non. Il tord ses os, tend ses vertèbres,
Se débat. Lequel est le plus dur, ô ténèbres!
De la chair d’un titan ou de l’airain des dieux?
Tout à coup, sous l’effort...—ô matin radieux,
Quand tu remplis d’aurore et d’amour le grand chêne,
Ton chant n’est pas plus doux que le bruit d’une chaîne
Qui se casse et qui met une âme en liberté!—
Le carcan s’est fendu, les nœuds ont éclaté!
Le roc sent remuer l’être extraordinaire;
Ah! dit Phtos, et sa joie est semblable au tonnerre;
Le voilà libre!

Non, la montagne est sur lui.
Les fers sont les anneaux de ce serpent, l’ennui,
Ils sont rompus; mais quoi! tout ce granit l’arrête;
Que faire avec ce mont difforme sur sa tête?
Qu’importe une montagne à qui brisa ses fers!
Certe, il fuira. Dût-il déranger les enfers,
Certe, il s’évadera dans la profondeur sombre!
Qu’importe le possible et les chaos sans nombre,
Le précipice en bas, l’escarpement en haut!
Fauve, il dépave avec ses ongles son cachot.
Il arrache une pierre, une autre, une autre encore;
Oh! quelle étrange nuit sous l’univers sonore!
Un trou s’offre lugubre, il y plonge, et, rampant
Dans un vide où l’effroi du tombeau se répand,
Il voit sous lui de l’ombre et de l’horreur. Il entre.
Il est dans on ne sait quel intérieur d’antre;
Il avance, il serpente, il fend les blocs mal joints;
Il disloque la roche entre ses vastes poings;
Les enchevêtrements de racines vivaces,
Les fuites d’eau mouillant de livides crevasses,
Il franchit tout; des reins, des coudes, des talons,
Il pousse devant lui l’abîme et dit: Allons!
Et le voilà perdu sous des amas funèbres,
Remuant les granits, les miasmes, les ténèbres,
Et tout le noir dessous de l’Olympe éclatant.
Par moments il s’arrête, il écoute, il entend
Sur sa tête les dieux rire, et pleurer la terre.
Bruit tragique.

A plat ventre, ainsi que la panthère,
Il s’aventure; il voit ce qui n’a pas de nom.
Il n’est plus prisonnier; s’est-il échappé? Non.
Où fuir, puisqu’ils ont tout? Rage! ô pensée amère!
Il rentre au flanc sacré de la terre sa mère.
Stagnation. Noirceur. Tombe. Blocs étouffants.
Et dire que les dieux sont là-haut triomphants!
Et que la terre est tout, et qu’ils ont pris la terre!
L’ombre même lui semble hostile et réfractaire.
Mourir, il ne le peut; mais renaître, qui sait?
Il va. L’obscurité sans fond, qu’est-ce que c’est?
Il fouille le néant, et le néant résiste.
Parfois un flamboiement, plus noir que la nuit triste,
Derrière une cloison de fournaise apparaît.
Le titan continue. Il se tient en arrêt,
Guette, sape, reprend, creuse, invente sa route,
Et fuit, sans que le mont qu’il a sur lui s’en doute,
Les olympes n’ayant conscience de rien.

V
LE DEDANS DE LA TERRE

Pas un rayon de jour; nul souffle aérien;
Des fentes dans la nuit; il rampe. Après des caves
Où gronde un gonflement de soufres et de laves,
Il traverse des eaux hideuses; mais que font
L’onde et la flamme et l’ombre à qui cherche le fond,
Le dénoûment, la fin, la liberté, l’issue?
Son crâne est son levier, sa main est sa massue;
Plongeur de l’ignoré, crispant ses bras noueux,
Il écarte des tas d’obstacles monstrueux,
Il perce du chaos les pâles casemates;
Il est couvert de sang, de fange, de stigmates;
Comme, ainsi formidable, il plairait à Vénus!
La pierre âpre et cruelle écorche ses flancs nus,
Et sur son corps, criblé par l’éclair sanguinaire,
Rouvre la cicatrice énorme du tonnerre.

Glissement colossal sous l’amoncellement
De la nuit, du granit affreux, de l’élément!
L’eau le glace, le feu le mord, l’ombre l’accable;
Mais l’évasion fière, indignée, implacable,
L’entraîne; et que peut-il craindre, étant foudroyé?
Il va. Râlant, grinçant, luttant, saignant, ployé,
Il se fraie un chemin tortueux, tourne, tombe,
S’enfonce, et l’on dirait un ver trouant la tombe;
Il tend l’oreille au bruit qui va s’affaiblissant,
S’enivre de la chute et du gouffre, et descend.
Il entend rire, tant la voix des dieux est forte.
Il troue, il perce, il fuit...—Le puits que, de la sorte,
Il creuse est effroyable et sombre; et maintenant
Ce n’est plus seulement l’Olympe rayonnant
Que ce fuyard terrible a sur lui, c’est la terre.