Il était là, superbe, obscur, inabordable;
Par moments, il bâillait, disant: Quelle heure est-il?
Artabane son oncle, homme auguste et subtil,
Répondait:—Fils des dieux, roi des trois Ecbatanes
Où les fleuves sacrés coulent sous les platanes,
Il n’est pas nuit encor, le soleil est ardent.
O roi, reposez-vous, dormez, et cependant
Je vais vous dénombrer votre armée, inconnue
De vous-même et pareille aux aigles dans la nue.
Dormez.—Alors, tandis qu’il nommait les drapeaux
Du monde entier, le roi rentrait dans son repos,
Et se rendormait, sombre; et le grand char d’ébène
Avait, sur son timon de structure thébaine,
Pour cocher un seigneur nommé Patyramphus.
Deux mille bataillons mêlant leurs pas confus,
Mille éléphants portant chacun sa tour énorme,
Suivaient, et d’un croissant l’armée avait la forme;
L’archer suprême était Mardonius, bâtard;
L’armée était nombreuse à ce point que, plus tard,
Elle but en un jour tout le fleuve Scamandre.
Les villes derrière elle étaient des tas de cendre;
Tout saignait et brûlait quand elle avait passé.
On enjamba l’Indus comme on saute un fossé.
Artabane ordonnait tout ce qu’un chef décide;
Pour le reste on prenait les conseils d’Hermécyde,
Homme considéré des peuples du levant.

L’armée ainsi partit de Lydie, observant
Le même ordre jusqu’au Caïce, et, de ce fleuve,
Gagna la vieille Thèbe après la Thèbe neuve,
Et traversa le sable immense où la guida
Par-dessus l’horizon le haut du mont Ida.
Puis on vit l’Ararat, cime où s’arrêta l’arche.
Les gens de pied faisaient dans cette rude marche
Dix stades chaque jour et les cavaliers vingt.

Quand l’armée eut passé le fleuve Halys, on vint
En Phrygie, et l’on vit les sources du Méandre;
C’est là qu’Apollon prit la peine de suspendre
Dans Célène, à trois clous, au poteau du marché,
La peau de Marsyas, le satyre écorché.
On gagna Colossos, chère à Minerve Aptère,
Où le fleuve Lycus se cache sous la terre,
Puis Cydre où fut Crésus, le maître universel,
Puis Anane, et l’étang d’où l’on tire le sel;
Puis on vit Canos, mont plus affreux que l’Érèbe,
Mais sans en approcher; et l’on prit Callathèbe
Où des chiens de Diane on entend les abois,
Ville où l’homme est pareil à l’abeille des bois
Et fait du miel avec de la fleur de bruyère.
Le jour d’après on vint à Sardes, ville altière,
D’où l’on fit dire aux grecs d’attendre avec effroi
Et de tout tenir prêt pour le souper du roi.
Puis on coupa l’Athos que la foudre fréquente;
Et, des eaux de Sanos jusqu’à la mer d’Acanthe,
On fit un long canal évasé par le haut.
Enfin, sur une plage où souffle ce vent chaud
Qui vient d’Afrique, terre ignorée et maudite,
On fit près d’Abydos, entre Seste et Médyte,
Un vaste pont porté par de puissants donjons,
Et Tyr fournit la corde et l’Égypte les joncs.
Ce pont pouvait donner passage à des armées.
Mais une nuit, ainsi que montent des fumées,
Un nuage farouche arriva, d’où sortit
Le semoun, près duquel l’ouragan est petit;
Ce vent sur les travaux poussa les flots humides,
Rompit arches, piliers, tabliers, pyramides,
Et heurtant l’Hellespont contre le Pont-Euxin,
Fauve, il détruisit tout, comme on chasse un essaim;
Et la mer fut fatale. Alors le roi sublime
Cria:—Tu n’es qu’un gouffre, et je t’insulte, abîme!
Moi je suis le sommet. Lâche mer, souviens-t’en.—
Et donna trois cents coups de fouet à l’Océan.

Et chacun de ces coups de fouet toucha Neptune.

Alors ce dieu, qu’adore et que sert la Fortune,
Mouvante comme lui, créa Léonidas,
Et de ces trois cents coups il fit trois cents soldats,
Gardiens des monts, gardiens des lois, gardiens des villes,
Et Xercès les trouva debout aux Thermopyles.

LE DETROIT DE L’EURIPE


Il faisait nuit; le ciel sinistre était sublime;
La terre offrait sa brume et la mer son abîme.
Voici la question qui se posait devant
Des hommes secoués par l’onde et par le vent:
Faut-il fuir le détroit d’Euripe? Y faut-il faire
Un front terrible à ceux que le destin préfère,
Et qui sont les affreux conquérants sans pitié?
Ils ont une moitié, veulent l’autre moitié,
Et ne s’arrêteront qu’ayant toute la terre.
Demeurer, ou partir? Choix grave. Angoisse austère.
Les chefs délibéraient sur un grand vaisseau noir.
Bien que ce ne soit pas la coutume d’avoir
Des colloques la nuit entre les capitaines,
La guerre ayant déjà des chances incertaines,
Et l’ombre ne pouvant, dans les camps soucieux,
Qu’ajouter à la nuit des cœurs la nuit des cieux,
Bien que l’heure lugubre où le prêtre médite
Soit aux discussions des soldats interdite,
On était en conseil, vu l’urgence. Il fallait
Savoir si l’on peut prendre une hydre en un filet
Et la Perse en un piége, et forcer les passages
De l’Euripe, malgré l’abîme et les présages.
Les hommes ont l’énigme éternelle autour d’eux.
Devait-on accepter un combat hasardeux?
Les nefs étaient à l’ancre autour du grand navire,
Les mâts se balançaient sur le flot qui chavire,
L’aquilon remuait l’eau que rien ne corrompt;
Et sur la poupe altière où veillaient, casque au front,
Les archers de Platée, hommes de haute taille,
Thémistocle, debout en habit de bataille,
Cherchant à distinguer dans l’ombre des lueurs,
Parlait aux commandants de la flotte, rêveurs.

—Eurybiade, à qui Pallas confie Athène,
Noble Adymanthe, fils d’Ocyre, capitaine
De Corinthe, et vous tous, princes et chefs, sachez
Que les dieux sont sur nous à cette heure penchés;
Tandis que ce conseil hésite, attend, varie,
Je vois poindre une larme aux yeux de la patrie;
La Grèce en deuil chancelle et cherche un point d’appui.
Rois, je sais que tout ment, demain trompe aujourd’hui,
Le jour est louche, l’air est fuyant, l’onde est lâche;
Le sort est une main qui nous tient, puis nous lâche;
J’estime peu la vague instable, mais je dis
Qu’un gouffre est moins mouvant sous des pieds plus hardis
Et qu’il faut traiter l’eau comme on traite la vie,
Avec force et dédain; et, n’ayant d’autre envie
Que la bataille, ô grecs, je la voudrais tenter!
Il est temps que les cœurs renoncent à douter,
Et tout sera perdu, peuple, si tu n’opposes
La fermeté de l’homme aux trahisons des choses.
Nous sommes de fort près par Némésis suivis,
Tout penche, et c’est pourquoi je vous dis mon avis.
Restons dans ce détroit. Ce qui me détermine,
C’est de sauver Mégare, Égine et Salamine,
Et je trouve prudent en même temps que fier
De protéger la terre en défendant la mer.
L’immense roi venu des ténèbres profondes
Est sur le tremblement redoutable des ondes,
Qu’il y reste, et luttons corps à corps. Rois, je veux
Prendre aux talons celui qui nous prend aux cheveux,
Et frapper cet Achille à l’endroit vulnérable.
Que l’augure, appuyé sur son sceptre d’érable,
Interroge le foie et le cœur des moutons
Et tende dans la nuit ses deux mains à tâtons,
C’est son affaire; moi soldat, j’ai pour augure
Le Glaive, et c’est par lui que je me transfigure.
Combattre, c’est démence? Ah! soyons insensés!
Je sais bien que ce prince est effrayant, je sais
Que du vaisseau qu’il monte un démon tient la barre;
Ces mèdes sont hideux, et leur flotte barbare
Fait fuir éperdûment la flottante Délos;
Ils ont bouleversé la mer, troublé ses flots,
Et dispersé si loin devant eux les écumes
Que l’eau de l’Hellespont va se briser à Cumes,
Je sais cela. Je sais aussi qu’on peut mourir.

UN PRÊTRE.