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Ainsi le Cid, qui harangue
Sans peur ni rébellion,
Lèche son maître, et sa langue
Est rude, étant d’un lion.
LE ROI DE PERSE
Le roi de Perse habite, inquiet, redouté,
En hiver Ispahan et Tiflis en été;
Son jardin, paradis où la rose fourmille,
Est plein d’hommes armés, de peur de sa famille;
Ce qui fait que parfois il va dehors songer.
Un matin, dans la plaine il rencontre un berger
Vieux, ayant près de lui son fils, un beau jeune homme.
—Comment te nommes-tu? dit le roi.—Je me nomme
Karam, dit le vieillard, interrompant un chant
Qu’il chantait au milieu des chèvres, en marchant;
J’habite un toit de jonc sous la roche penchante,
Et j’ai mon fils que j’aime, et c’est pourquoi je chante,
Comme autrefois Hafiz, comme à présent Sadi,
Et comme la cigale à l’heure de midi.—
Et le jeune homme alors, figure humble et touchante,
Baise la main du pâtre harmonieux qui chante,
Comme à présent Sadi, comme autrefois Hafiz.
—Il t’aime, dit le roi, pourtant il est ton fils.
LES DEUX MENDIANTS
LA TAXE AU SAINT-EMPIRE.—LA DIME AU SAINT-SIÉGE
L’un s’appelle César, l’autre se nomme Pierre.
Celui-là fait le guet, celui-ci la prière;
Tous deux sont embusqués au détour du chemin,
Ont au poing l’escopette et la sébile en main,
Vident les sacs d’argent, partagent les maraudes,
Et l’on règne, et l’on fait payer les émeraudes
Des tiares à ceux qui n’ont pas de souliers.
Les dogmes et les lois sont de profonds halliers
Où des tas de vieux droits divins mêlent leurs branches;
Qui mendie en cette ombre a ses allures franches;
Nul n’échappe. Arrêtez! il faut payer, de gré
Ou de force, en passant dans le noir bois sacré.
Les peuples, que l’infâme ignorance ravage,
Ont au front la sueur de l’antique esclavage.
Christ, c’est pour eux qu’au pied de ta croix tu prias!
Ils sont les travailleurs; ils sont les parias;
Ils sont les patients qu’on traîne sur des claies.
Certes, rien ne leur manque; ils ont beaucoup de plaies,
Beaucoup d’infirmités qu’ils ne peuvent guérir,
Beaucoup de maux, beaucoup de petits à nourrir;
C’est à ces riches-là que demandent l’aumône
Ce meurt-de-faim, l’autel, et ce pauvre, le trône.