Le roi laissa tomber sa tête sur son sein.
Chacun songeait, poussant du coude son voisin.
Pourtant Charle, appelant Richer de Normandie:
—Vous êtes grand seigneur et de race hardie,
Duc; ne voudrez-vous pas prendre Narbonne un peu?
—Empereur, je suis duc par la grâce de Dieu.
Ces aventures-là vont aux gens de fortune.
Quand on a ma duché, roi Charle, on n’en veut qu’une.
L’empereur se tourna vers le comte de Gand.
—Tu mis jadis à bas Maugiron le brigand.
Le jour où tu naquis sur la plage marine,
L’audace avec le souffle entra dans ta poitrine;
Bavon, ta mère était de fort bonne maison;
Jamais on ne t’a fait choir que par trahison;
Ton âme après la chute était encor meilleure.
Je me rappellerai jusqu’à ma dernière heure
L’air joyeux qui parut dans ton œil hasardeux,
Un jour que nous étions en marche seuls tous deux,
Et que nous entendions dans les plaines voisines
Le cliquetis confus des lances sarrasines.
Le péril fut toujours de toi bien accueilli,
Comte; eh bien! prends Narbonne, et je t’en fais bailli.
—Sire, dit le gantois, je voudrais être en Flandre.
J’ai faim, mes gens ont faim; nous venons d’entreprendre
Une guerre à travers un pays endiablé;
Nous y mangions, au lieu de farine de blé,
Des rats et des souris, et, pour toutes ribotes,
Nous avons dévoré beaucoup de vieilles bottes.
Et puis votre soleil d’Espagne m’a hâlé
Tellement, que je suis tout noir et tout brûlé;
Et, quand je reviendrai de ce ciel insalubre
Dans ma ville de Gand avec ce front lugubre,
Ma femme, qui déjà peut-être a quelque amant,
Me prendra pour un maure et non pour un flamand!
J’ai hâte d’aller voir là-bas ce qui se passe.
Quand vous me donneriez, pour prendre cette place,
Tout l’or de Salomon et tout l’or de Pépin,
Non! je m’en vais en Flandre, où l’on mange du pain.
—Ces bons flamands, dit Charle, il faut que cela mange.—
Il reprit:
—Çà, je suis stupide. Il est étrange
Que je cherche un preneur de ville, ayant ici
Mon vieil oiseau de proie, Eustache de Nancy.
Eustache, à moi! Tu vois, cette Narbonne est rude;
Elle a trente châteaux, trois fossés, et l’air prude;
A chaque porte un camp, et, pardieu! j’oubliais,
Là-bas, six grosses tours en pierre de liais.
Ces douves-là nous font parfois si grise mine
Qu’il faut recommencer à l’heure où l’on termine,
Et que, la ville prise, on échoue au donjon.
Mais qu’importe! es-tu pas le grand aigle?
—Un pigeon,
Un moineau, dit Eustache, un pinson dans la haie!
Roi, je me sauve au nid. Mes gens veulent leur paie;
Or, je n’ai pas le sou; sur ce, pas un garçon
Qui me fasse crédit d’un coup d’estramaçon;
Leurs yeux me donneront à peine une étincelle
Par sequin qu’ils verront sortir de l’escarcelle.
Tas de gueux! Quant à moi, je suis très ennuyé;
Mon vieux poing tout sanglant n’est jamais essuyé;
Je suis moulu. Car, sire, on s’échine à la guerre;
On arrive à haïr ce qu’on aimait naguère,
Le danger qu’on voyait tout rose, on le voit noir;
On s’use, on se disloque, on finit par avoir
La goutte aux reins, l’entorse aux pieds, aux mains l’ampoule,
Si bien, qu’étant parti vautour, on revient poule.
Je désire un bonnet de nuit. Foin du cimier!
J’ai tant de gloire, ô roi, que j’aspire au fumier.
Le bon cheval du roi frappait du pied la terre
Comme s’il comprenait; sur le mont solitaire
Les nuages passaient. Gérard de Roussillon
Était à quelques pas avec son bataillon;
Charlemagne en riant vint à lui.
—Vaillant homme,
Vous êtes dur et fort comme un romain de Rome;
Vous empoignez le pieu sans regarder aux clous;
Gentilhomme de bien, cette ville est à vous!—