II
Le mendiant du pont de Crassus, où se dresse
L’autel d’Hercule offert aux Jeux aragonaux,
Est, comme à l’ordinaire, entre deux noirs créneaux
Venu s’asseoir, tranquille et muet, dès l’aurore.
La larve qui n’est plus ou qui n’est pas encore
Ressemble à ce vieillard, spectre aux funèbres yeux,
Grelottant dans l’horreur d’un haillon monstrueux;
C’est le squelette ayant faim et soif dans la tombe.
Dans ce siècle où sur tous l’esclavage surplombe,
Où tout être, perdu dans la nuit, quel qu’il soit,
Même le plus petit, même le plus étroit,
Offre toujours assez de place pour un maître,
Où c’est un tort de vivre, où c’est un crime d’être,
Ce pauvre homme est chétif au point qu’il est absous;
Il habite le coin du néant, au-dessous
Du dernier échelon de la souffrance humaine,
Si bas, que les heureux ne prennent pas la peine
D’ajouter sa misère à leur joyeux orgueil,
Ni les infortunés d’y confronter leur deuil;
Penché sur le tombeau plein de l’ombre mortelle,
Il est comme un cheval attendant qu’on dételle;
Abject au point que l’homme et la femme, les pas,
Les bruits, l’enterrement, la noce, les trépas,
Les fêtes, sans l’atteindre autour de lui s’écoulent,
Et le bien et le mal sans le voir sur lui roulent;
Tout au plus raille-t-on ce gueux sur son fumier;
Tout le tumulte humain, soldats au fier cimier,
Moines tondus, l’amour, le meurtre, la bataille,
Ignore cette cendre ou rit de cette paille;
Qu’est-il? Rien, ver de terre, ombre; et même l’ennui
N’a pas le temps de perdre un coup de pied sur lui;
Il rampe entre la chose et la bête de somme;
Tibère, sans marcher dessus, verrait cet homme,
Cet être obscur, infect, pétrifié, dormant,
Ne valant pas l’effort de son écrasement;
Celui qui le voit, dit: C’est l’idiot! et passe;
Son regard fixe semble effaré par l’espace;
Infirme, il ne pouvait manier des outils;
C’est un de ces vivants lugubres, engloutis
Dans cette extrémité de l’ombre où se termine
La maladie en lèpre et l’ordure en vermine;
C’est à lui que les maux en bas sont limités;
Du rendez-vous des deuils et des calamités
Sa loque, au vent flottante, est l’effroyable enseigne;
Sous ses ongles crispés sa peau s’empourpre et saigne;
Il regarde, voit-il? il écoute, entend-il?
Si cet être aperçoit l’homme, c’est de profil,
Nul visage n’étant tourné vers ses ténèbres;
La famine et la fièvre ont ployé ses vertèbres;
On voudrait balayer son ombre du pavé;
Au passant qui lui donne, il bégaie un ave;
Sa parole ébauchée en murmure s’achève;
Et si, dans sa stupeur et du fond de son rêve,
Parfois à quelque chose ici-bas il répond,
C’est à ce que dit l’eau sous les arches du pont;
Sa maigreur est hideuse aux trous de sa guenille;
Et le seul point par où ce fantôme chenille
Touche aux hommes courbés le soir et le matin,
C’est, à l’aube, au couchant, sa prière en latin,
Dans l’ombre, d’une voix lente, psalmodiée.
III
Flamme au septentrion. C’est Vich incendiée.
Don Pancho s’est rué sur Vich au point du jour.
Sancho, roi d’Oloron, commande au carrefour
Des trois pertuis profonds qui vont d’Espagne en France
Voulant piller, il a donné la préférence
A Vich, qui fait commerce avec Tarbe et Cahors;
Pancho, fauve au dedans, est difforme au dehors;
Il est camard, son nez étant sans cartilages,
Et si méchant, qu’on dit que les gens des villages
Ramassent du poil d’ours où cet homme a passé.
Il a brisé la porte, enjambé le fossé,
Est entré dans l’église, et sous les sombres porches
S’est dressé, rouge spectre, ayant aux poings deux torches;
Et maintenant maisons, tours, palais spacieux,
Toute la ville monte en lueur dans les cieux.
Flamboiement au midi. C’est Girone qui brûle.
Le roi Blas a jadis eu d’Inez la matrulle
Deux bâtards, ce qui fait qu’à cette heure l’on a
Gil, roi de Luz, avec Jean, duc de Cardona;
L’un règne à Roncevaux et l’autre au col d’Andorre.
Quiconque voit des dieux dans les loups, les adore.
Ils ont, la veille au soir, quitté leurs deux donjons,
Ensemble, avec leur bande, en disant: Partageons.
N’étant pas trop de deux pour ce qu’ils ont à faire.
En route, le plus jeune a crié:—Bah! mon frère,
Rions; et renonçons à la chose, veux-tu?
Revenons sur nos pas; je ne suis point têtu;
Si tu veux t’en ôter, c’est dit, je me retire.
—Ma règle, a dit l’aîné, c’est de ne jamais rire
Ni reculer, ayant derrière moi l’enfer.—
Et c’est ainsi qu’ils ont, ces deux princes de fer,
Après avoir rompu le mur qui la couronne,
Brûlé la belle ville heureuse de Girone,
Et fait noir l’horizon que le Seigneur fait bleu.
Rougeur à l’orient. C’est Lumbier en feu.
Ariscat l’est venu piller pour se distraire.
Ariscat est le roi d’Aguas; ce téméraire,
Car, en basque, Ariscat veut dire le Hardi,
A son donjon debout près du pic du Midi,
Comme s’il s’égalait à la montagne immense.
Il brûle Lumbier comme on brûla Numance;
L’histoire est quelquefois l’infidèle espion,
Elle oublie Ariscat et vante Scipion;
N’importe! le roi basque est invincible, infâme,
Superbe, comme un autre, et fait sa grande flamme;
Cette ville n’est plus qu’un bûcher; il est fier;
Et le tas de tisons d’Ariscat, Lumbier,
Vaut bien Tyr, le monceau de braises d’Alexandre.
Fumée à l’occident. C’est Teruel en cendre.
Le roi du mont Jaxa, Gesufal le Cruel,
Pour son baiser terrible a choisi Teruel;
Il vient d’en approcher ses deux lèvres funèbres,
Et Teruel se tord dans un flot de ténèbres.
Le fort que sur un pic Gesufal éleva
Est si haut, que du faîte on voit tout l’Alava,
Tout l’Èbre, les deux mers, et le merveilleux golfe
Où tombe Phaéton et d’où s’envole Astolphe.
Gesufal est ce roi, gai comme les démons,
Qui disait aux pays gisant au pied des monts,
Sol inquiet, tremblant comme une solfatare:
—Je suis ménétrier; je mets à ma guitare
La corde des gibets dressés sur le chemin;
Dansez, peuples! j’ai deux royaumes dans ma main;
Aragon et Léon sont mes deux castagnettes.—
C’est lui qui dit encor:—Je fais les places nettes.
Et Teruel, hier une ville, aujourd’hui
Est de l’ombre. O désastre, ô peuple sans appui!
Des tourbillons de nuit et d’étincelles passent,
Les façades au fond des fournaises s’effacent,
L’enfant cherche la femme et la femme l’enfant,
Un râle horrible sort du foyer étouffant;
Les flammèches au vent semblent d’affreux moustiques;
On voit dans le brasier le comptoir des boutiques
Où le marchand vendait la veille, et les tiroirs
Sont là béants, montrant de l’or dans leurs coins noirs.
Le feu poursuit la foule et sur les toits s’allonge;
On crie, on tombe, on fuit, tant la vie est un songe!
IV
Qu’est-ce que ce torrent de rois? Pourquoi ce choix,
Quatre villes? Pourquoi toutes quatre à la fois?
Sont-ce des châtiments, ou n’est-ce qu’un carnage
Pas de choix. Le hasard, ou bien le voisinage,
Voilà tout; le butin pour but et pour raison;
Quant aux quatre cités brûlant à l’horizon,
Regardez, vous verrez bien d’autres rougeurs sombres.
Toute la perspective est un tas de décombres.
La montagne a jeté sur la plaine ses rois,
Rien de plus. Quant au fait, le voici. Navarrois,
Basques, aragonais, catalans, ont des terres;
Pourquoi? Pour enrichir les princes. Monastères
Et seigneurs sont le but du paysan. Le droit
Est l’envers du pouvoir dont la force est l’endroit;
Depuis que le puissant sur le faible se rue,
Entre l’homme d’épée et l’homme de charrue
Il existe une loi dont l’article premier
C’est que l’un est le maître et l’autre le fermier;
Les enfants sont manants, les femmes sont servantes.
A quoi bon discuter? Sans cessions ni ventes,
La maison appartient au fort, source des lois,
Et le bourg est à qui peut pendre le bourgeois;
Toute chose est à l’homme armé; les cimeterres
Font les meilleurs contrats et sont les bons notaires;
Qui peut prendre doit prendre, et le tabellion
Qui sait le mieux signer un bail, c’est le lion.
Cela posé, qu’ont fait ces peuples? Leur délire
Fut triste. L’autre mois, les rois leur ont fait dire
D’alimenter les monts d’où l’eau vers eux descend,
Et d’y mener vingt bœufs et vingt moutons sur cent,
Plus, une fanéga d’orge et de blé par homme.
La plaine est ouvrière et partant économe;
Les pays plats se sont humblement excusés,
Criant grâce, alléguant qu’ils n’ont de rien assez,
Que maigre est l’Aragon et pauvre la Navarre.
Peuple pauvre, les rois prononcent peuple avare;
De là, frémissement et colère là-haut.
Ordre aux arrière-bans d’accourir au plus tôt;
Et Gesufal, celui d’où tombent les sentences,
A fait venir devant un monceau de potences,
Les alcades des champs et les anciens des bourgs,
Affirmant qu’il irait, au son de ses tambours,
Pardieu! chercher leurs bœufs chez eux sous des arcades
Faites de pieds d’anciens et de jambes d’alcades.
Le refus persistant, les rois sont descendus.