Le jour triste y semblait une pâle sueur;
Et cette silhouette informe était voilée
D’un vague tournoiement de fumée étoilée.
Tandis que je songeais, l’œil fixé sur ce mur
Semé d’âmes, couvert d’un mouvement obscur
Et des gestes hagards d’un peuple de fantômes,
Une rumeur se fit sous les ténébreux dômes,
J’entendis deux fracas profonds, venant du ciel
En sens contraire au fond du silence éternel;
Le firmament que nul ne peut ouvrir ni clore
Eut l’air de s’écarter.
*
Du côté de l’aurore,
L’esprit de l’Orestie, avec un fauve bruit,
Passait; en même temps, du côté de la nuit,
Noir génie effaré fuyant dans une éclipse,
Formidable, venait l’immense Apocalypse;
Et leur double tonnerre à travers la vapeur,
A ma droite, à ma gauche, approchait, et j’eus peur
Comme si j’étais pris entre deux chars de l’ombre.
Ils passèrent. Ce fut un ébranlement sombre.
Et le premier esprit cria: Fatalité!
Le second cria: Dieu! L’obscure éternité
Répéta ces deux cris dans ses échos funèbres.
Ce passage effrayant remua les ténèbres;
Au bruit qu’ils firent, tout chancela; la paroi
Pleine d’ombres, frémit; tout s’y mêla; le roi
Mit la main à son casque et l’idole à sa mitre;
Toute la vision trembla comme une vitre,
Et se rompit, tombant dans la nuit en morceaux;
Et quand les deux esprits, comme deux grands oiseaux,
Eurent fui, dans la brume étrange de l’idée,
La pâle vision reparut lézardée,
Comme un temple en ruine aux gigantesques fûts,
Laissant voir de l’abîme entre ses pans confus.
*
Lorsque je la revis, après que les deux anges
L’eurent brisée au choc de leurs ailes étranges,
Ce n’était plus ce mur prodigieux, complet,
Où le destin avec l’infini s’accouplait,
Où tous les temps groupés se rattachaient au nôtre,
Où les siècles pouvaient s’interroger l’un l’autre
Sans que pas un fît faute et manquât à l’appel;
Au lieu d’un continent, c’était un archipel;
Au lieu d’un univers, c’était un cimetière;
Par places se dressait quelque lugubre pierre,
Quelque pilier debout, ne soutenant plus rien;
Tous les siècles tronqués gisaient; plus de liens;
Chaque époque pendait démantelée; aucune
N’était sans déchirure et n’était sans lacune;
Et partout croupissaient sur le passé détruit
Des stagnations d’ombre et des flaques de nuit.
Ce n’était plus, parmi les brouillards où l’œil plonge,
Que le débris difforme et chancelant d’un songe,
Ayant le vague aspect d’un pont intermittent
Qui tombe arche par arche et que le gouffre attend,
Et de toute une flotte en détresse qui sombre;
Ressemblant à la phrase interrompue et sombre
Que l’ouragan, ce bègue errant sur les sommets,
Recommence toujours sans l’achever jamais.
Seulement l’avenir continuait d’éclore
Sur ces vestiges noirs qu’un pâle orient dore,
Et se levait avec un air d’astre, au milieu
D’un nuage où, sans voir de foudre, on sentait Dieu.
*