Quand cette voix se tut, à Pise, près de là,
Du haut d’une acropole une autre voix parla.

—Je suis l’Olympien, je suis le Musagète;
Tout ce qui vit, respire, aime, pense et végète,
Végète, pense, vit, aime et respire en moi;
L’encens monte à mes pieds, mêlé d’un vague effroi;
L’angle de mon sourcil touche à l’axe du monde;
La tempête me parle avant de troubler l’onde;
Je dure sans vieillir, j’existe sans souffrir;
Je ne sais qu’une chose impossible, mourir.
J’ai sur mon front, que l’ombre en reculant adore,
La bandelette bleue et rose de l’aurore.
O mortels effrénés, emportés, hagards, fous,
L’urne des jours me lave en vous noircissant tous;
A mesure qu’au fond des nuits et sous la voûte
Du temps d’où l’instant suinte et tombe goutte à goutte,
Les siècles, partant l’un après l’autre, s’en vont,
Ainsi que des oiseaux volant sous un plafond,
Hébé plus fraîche rit en mes hautes demeures;
Ma jeunesse renaît sous le baiser des heures;
J’empêche, en abaissant mon sceptre lentement
Vers le trou monstrueux plein du triple aboîment,
Cerbère de saisir les astres dans sa gueule;
La chaîne du destin immuable peut seule
Meurtrir ma main égale à tout l’effort des dieux;
Mon temple offre son mur au nid mélodieux;
Et c’est du vol de l’aigle et du vol de la foudre,
C’est du cri de l’enfer tremblant de se dissoudre,
C’est du choc convulsif des croupes des typhons,
C’est du rassemblement des nuages profonds,
Que le vieux Phidias d’Athènes, statuaire,
Composa, dans l’horreur sainte du sanctuaire,
L’immense apaisement de ma sérénité.
Quand, dans le saint pœan par les mondes chanté,
L’harmonie amoindrie avorte ou dégénère,
Je rends le rhythme aux cieux par un coup de tonnerre;
Mon crâne plein d’échos, plein de lueurs, pleins d’yeux,
Est l’antre éblouissant du grand Pan radieux;
En me voyant on croit entendre le murmure
De la ville habitée et de la moisson mûre,
Le bruit du gouffre au chant de l’azur réuni,
L’onde sur l’océan, le vent dans l’infini,
Et le frémissement des deux ailes du cygne;
On sent qu’il suffirait à Jupiter d’un signe
Pour mêler sur le front des hommes le chaos,
Que seul je mets la bride aux bouches des fléaux,
Que l’abîme est mon hydre, et que je pourrais faire
Heurter le pôle au pôle et l’étoile à la sphère,
Et rouler à flots noirs les nuits sur les clartés,
Et s’entre-regarder les dieux épouvantés,
Plus aisément qu’un pâtre au flanc hâlé ne jette
Une pierre aux chevreaux broutant sur le Taygète.

V
LE PHARE

Les nuages erraient dans les souffles des airs,
Et la cinquième voix monta du bord des mers.

—Sostrate Gnidien regardait les étoiles.
De la tente des cieux dorant les larges toiles,
Elles resplendissaient dans le nocturne azur;
Leur rayonnement calme emplissait l’éther pur
Où, le soir, le grand char du soleil roule et sombre;
Elles croisaient, au fond des clairs plafonds de l’ombre
Où le jour met sa pourpre et la nuit ses airains,
Leurs chœurs harmonieux et leurs groupes sereins;
Le sinistre océan grondait au-dessous d’elles;
L’onde à coups de nageoire et les vents à coups d’ailes
Luttaient, et l’âpre houle et le rude aquilon
S’attaquaient dans un blême et fauve tourbillon;
Éole fou prenait aux cheveux Neptune ivre;
Et c’était la pitié du songeur que de suivre
Les pauvres nautoniers de son œil soucieux;
Partout piége et naufrage; il tombait de ces cieux
Sur l’esquif et la barque et les fortes trirèmes
Une foule d’instants terribles ou suprêmes;
Et pas une clarté pour dire: Ici le port!
Le gouffre, redoublant de tourmente et d’effort,
Vomissait sur les nefs, d’horreur exténuées,
Toute son épouvante et toutes ses nuées;
Et les brusques écueils surgissaient; et comment
S’enfuir dans ce farouche et noir déchirement?
Et les marins perdus se courbaient sous l’orage;
La mort leur laissait voir, comme un dernier mirage,
La terre s’éclipsant derrière les agrès,
Les maisons, les foyers pleins de tant de regrets,
Des fantômes d’enfants à genoux, et des rêves
De femmes se tordant les bras le long des grèves,
On entendait crier de lamentables voix:
—Adieu, terre! patrie, adieu! collines, bois,
Village où je suis né, vallée où nous vécûmes!...—
Et tout s’engloutissait dans de vastes écumes,
Tout mourait; puis le calme, ainsi que le jour naît,
Presque coupable et presque infâme, revenait;
Le ciel, l’onde achevaient en concert leur mêlée,
L’hydre verte laissait luire l’hydre étoilée;
L’océan se mettait, plein de morts, teint de sang,
A gazouiller ainsi qu’un enfant innocent;
Cependant l’algue allait et venait dans les chambres
Des navires roulant au fond de l’eau leurs membres;
Les bâtiments noyés rampaient au plus profond
Des flots qui savent seuls dans l’ombre ce qu’ils font;
Tristes esquifs partis, croyant aux providences!
Et les sphères menaient dans le ciel bleu leurs danses;
Et, n’ayant pu montrer ni le port ni l’écueil,
Ni préserver la nef de devenir cercueil,
Les constellations jetant leur lueur pâle
Jusqu’au lit ténébreux de la grande eau fatale,
Et, sous l’onde et parmi les effrayants roseaux,
Dessinant la figure obscure des vaisseaux,
Poupes et mâts, débris des sapins et des ormes,
Éclairaient vaguement ces squelettes difformes,
Et faisaient sous l’écume, au fond du gouffre amer,
Rire aux dépens des dieux les monstres de la mer.
Les morts flottaient sous l’eau qui jamais ne s’arrête,
Et par moments, levant hors de l’onde la tête,
Ils semblaient adresser, dans leurs vagues réveils,
Une question sombre et terrible aux soleils.

C’est alors que, des flots dorant les sombres cimes,
Voulant sauver l’honneur des Jupiters sublimes,
Voulant montrer l’asile aux matelots, rêvant
Dans son Alexandrie, à l’épreuve du vent,
La haute majesté d’un phare inébranlable
A la solidité des montagnes semblable,
Présent jusqu’à la fin des siècles sur la mer,
Avec du jaspe, avec du marbre, avec du fer,
Avec les durs granits taillés en tétraèdres,
Avec le roc des monts, avec le bois des cèdres,
Et le feu qu’un titan a presque osé créer,
Sostrate Gnidien me fit, pour suppléer,
Sur les eaux, dans les nuits fécondes en désastres,
A l’inutilité magnifique des astres.

VI
LE COLOSSE DE RHODES

Et ceci dans l’espace était à peine dit
Qu’une voix du côté de Rhodes s’entendit.

—Mon nom, Lux; ma hauteur, soixante-dix coudées;
Ma fonction, veiller sur les mers débordées.
Le vrai phare, c’est moi.

Rhode est sous mon orteil.
Devant la fixité de mes yeux sans sommeil,
L’hiver blanchit les monts où le milan séjourne,
Le zodiaque vaste et formidable tourne,
L’homme vit, l’océan roule, les matelots
Débarquent sur les quais les sacs et les ballots,
Le jour luit, l’ouragan s’endort ou s’exaspère,
Et, gardien de l’eau bleue en son brumeux repaire,
Sentinelle que nul ne viendra relever,
Je regarde la nuit venir, l’aube arriver,
La voile fuir, le flot hurler comme un molosse,
Avec la rêverie immense du colosse.