—Eh bien, prenez; mais à une condition.
—Laquelle, monseigneur?
—Finissez votre église, bourgeois; prenez toute cette mitraille; mais promettez-moi en échange la première âme quelconque qui entrera dans votre église et qui en franchira la porte le jour où les cloches et les carillons en sonneront la dédicace.
—Vous êtes le diable? cria le sénat.
—Vous êtes des imbéciles, répondit Urian.
Les bourgmestres commencèrent par des soubresauts, des frayeurs et des signes de croix. Mais comme Urian était bon diable, et riait à se tordre les côtes en faisant sonner son or tout neuf, ils se rassurèrent et l'on négocia. Le diable a de l'esprit. C'est à cause de cela qu'il est le diable.—Après tout, disait-il, c'est moi qui perds au marché. Vous aurez votre million et votre église. Moi, je n'aurai qu'une âme. Et quelle âme, s'il vous plaît? La première venue. Une âme de hasard. Quelque mauvais drôle d'hypocrite qui jouera la dévotion et qui voudra, par faux zèle, entrer le premier. Bourgeois mes amis, votre église s'annonce bien. L'épure me plaît. L'édifice sera beau, je crois. Je vois avec plaisir que votre architecte préfère à la trompe-sous-le-coin la trompe de Montpellier. Je ne hais pas cette voûte en pendentif, à plan berlong et à coupes rondes; mais j'aurais préféré pourtant une voûte d'arête, biaise et également berlongue. J'approuve qu'il ait fait là une porte en tour ronde, mais je ne sais s'il a bien ménagé l'épaisseur du parpain.—Comment se nomme votre architecte, manants?—Dites-lui de ma part que, pour bien faire la tête d'une porte en tour creuse, il est nécessaire qu'il y ait quatre panneaux: deux de lit et un de doyle par-dessus; le quatrième se met sur l'extrados. C'est égal. Voilà une descente de cave à trompe en canonnière qui est d'un fort bon style et parfaitement ajustée. Ce serait dommage d'en rester là.—Il faut mettre à fin cette église. Allons, mes compères, le million pour vous, l'âme pour moi. Est-ce dit?
Ainsi parlait le gentilhomme Urian.—Après tout, pensèrent les bourgeois, nous sommes bien heureux qu'il se contente d'une âme. Il pourrait bien, s'il regardait d'un peu près, les prendre toutes dans cette ville.
Le marché fut conclu, le million fut encaissé. Urian disparut dans une trappe d'où sortit une petite flamme bleue, comme il convient, et, deux ans après, l'église était bâtie.
Il va sans dire que tous les sénateurs avaient juré de ne conter la chose à personne, et il va sans dire que chacun d'eux, le soir même, avait conté la chose à sa femme. Ceci est une loi. Une loi que les sénateurs n'ont pas faite, mais qu'ils observent. Si bien que, lorsque l'église fut terminée, comme toute la ville, grâce aux femmes des sénateurs, savait le secret du sénat, personne ne voulut entrer dans l'église.
Nouvel embarras, non moins grand que le premier. L'église est bâtie, mais nul n'y veut mettre le pied; l'église est achevée, mais elle est vide. Or, à quoi bon une église vide?—Le sénat s'assemble. Il n'invente rien.—On appelle l'évêque de Tongres. Il ne trouve rien.—On appelle les chanoines du chapitre. Ils n'imaginent rien.—On appelle les moines du couvent.—Pardieu! dit un moine, il faut convenir, messeigneurs, que vous vous empêchez de peu de chose. Vous devez à Urian la première âme qui passera par la porte de l'église. Mais il n'a pas stipulé de quelle espèce serait cette âme. Urian n'est qu'un sot, je vous le dis. Messeigneurs, après une longue battue, on a pris vivant ce matin dans la vallée de Borcette un loup. Faites entrer ce loup dans l'église. Il faudra bien qu'Urian s'en contente. Ce n'est qu'une âme de loup, mais c'est une âme quelconque.