J'étais impatient d'entrer.

Après avoir franchi la voûte du portique et laissé derrière moi les antiques portes de bronze ornées à leur milieu d'une tête de lion et coupées carrément pour s'adapter à des architraves, ce qui a d'abord frappé mon regard, c'est une rotonde blanche à deux étages, éclairée par le haut, dans laquelle s'épanouissent de tous côtés toutes les fantaisies coquettes de l'architecture rocaille et chicorée. Puis, en abaissant mes yeux vers la terre, j'ai aperçu au milieu du pavé de cette rotonde, sous le jour blafard que laissent tomber les vitres blanches, une grande lame de marbre noir, usé par les pieds des passants, avec cette inscription en lettres de cuivre:

CAROLO MAGNO.

Rien de plus choquant et de plus effronté que cette chapelle rococo étalant ses grâces de courtisane autour de ce grand nom carlovingien. Des anges qui ressemblent à des amours, des palmes qui ressemblent à des panaches, des guirlandes de fleurs et des nœuds de ruban, voilà ce que le goût pompadour a mis sous le dôme d'Othon III et sur la tombe de Charlemagne.

La seule chose qui soit digne de l'homme et du lieu dans cette indécente chapelle, c'est une immense lampe circulaire à quarante-huit becs, d'environ douze pieds de diamètre, donnée au douzième siècle par Barberousse à Charlemagne. Cette lampe, qui est en cuivre et en argent doré, a la forme d'une couronne impériale; elle est suspendue à la voûte, au-dessus de la lame de marbre noir, par une grosse chaîne de fer de quatre-vingt-dix pieds de long.

La lame noire a environ neuf pieds de longueur sur sept de largeur.

Il est évident, du reste, que Charlemagne avait à cette même place un autre monument. Rien n'annonce que la dalle noire, encadrée d'un maigre filet de cuivre et entourée d'une bordure de marbre blanc, soit ancienne. Quant aux lettres CAROLO MAGNO, elles n'ont pas plus de cent ans.

Charlemagne n'est plus sous cette pierre. En 1166, Frédéric Barberousse, dont cette lampe-couronne, si magnifique qu'elle soit, ne rachète pas le sacrilége, fit déterrer le grand empereur. L'église a pris le squelette impérial et l'a dépecé comme saint, pour faire de chaque ossement une relique. Dans la sacristie voisine, un vicaire montre aux passants, et j'ai vu pour trois francs soixante-quinze centimes, prix fixe, le bras de Charlemagne, ce bras qui a tenu la boule du monde, vénérable ossement qui porte sur ses téguments desséchés cette inscription écrite pour quelques liards par un scribe du douzième siècle: Brachium sancti Caroli Magni. Après le bras, j'ai vu le crâne, ce crâne qui a été le moule de toute une Europe nouvelle, et sur lequel un bedeau frappe avec l'ongle.

Ces choses sont dans une armoire.

Une armoire de bois peinte en gris avec filets d'or, ornée à son sommet de quelques-uns de ces anges pareils à des amours dont je parlais tout à l'heure, voilà aujourd'hui le tombeau de ce Charles qui rayonne jusqu'à nous à travers dix siècles et qui n'est sorti de ce monde qu'après avoir enveloppé son nom, pour une double immortalité, de ces deux mots, sanctus, magnus, saint et grand, les deux plus augustes épithètes dont le ciel et la terre puissent couronner une tête humaine!