On aurait dû pourtant respecter cet aigle. Quand Napoléon visita la Chapelle, au monde que portait dans ses serres l'aigle d'Othon, on ajouta la foudre que j'ai vue encore aujourd'hui fixée aux deux côtés du globe impérial.
Le suisse dévisse ce tonnerre à la demande des curieux.
Sur le dos de cet aigle, comme par un triste et ironique pressentiment, le sculpteur du dixième siècle avait étendu une chauve-souris d'airain à face humaine, qui est là comme clouée et sur laquelle s'appuie maintenant le livre du lutrin.
A droite de l'autel est scellé le cœur de M. Antoine Berdolet, premier et dernier évêque d'Aix-la-Chapelle. Car cette église n'a jamais eu qu'un seul évêque, celui que Bonaparte avait nommé, et que son épitaphe qualifie primus Aquisgranensis episcopus. A présent, comme jadis, la chapelle est administrée par un chapitre que préside un doyen avec le titre de prévôt.
Dans une salle sombre de la chapelle, le suisse m'a encore ouvert une armoire. Là est le sarcophage de Charlemagne. C'est un magnifique cercueil romain en marbre blanc, sur la face antérieure duquel est sculpté, du ciseau le plus magistral, l'enlèvement de Proserpine. J'ai longtemps contemplé ce bas-relief, qui a deux mille ans. A l'extrémité de la composition, quatre chevaux frénétiques, à la fois infernaux et divins, conduits par Mercure, entraînent vers un gouffre entr'ouvert dans la plinthe un char sur lequel crie, lutte et se tord avec désespoir Proserpine saisie par Pluton. La main robuste du dieu presse la gorge demi-nue de la jeune fille qui se renverse en arrière et dont la tête échevelée rencontre la figure droite et impassible de Minerve casquée. Pluton emporte la Proserpine à laquelle Minerve, la conseillère, parle bas à l'oreille. L'Amour, souriant, est assis sur le char, entre les jambes colossales de Pluton. Derrière Proserpine, se débat, selon les lignes les plus fières et les plus sculpturales, le groupe des nymphes et des furies. Les compagnes de Proserpine s'efforcent d'arrêter un char attelé de deux dragons ailés et ignivomes, qui est là comme une voiture de suite. Une des jeunes déesses, qui a saisi hardiment un dragon par les ailes, lui fait pousser des cris de douleur. Ce bas-relief est un poëme. C'est de la sculpture violente, vigoureuse, exorbitante, superbe, un peu emphatique, comme en faisait la Rome païenne, comme en eût fait Rubens.
Ce cercueil, avant d'être le sarcophage de Charlemagne, avait été, dit-on, le sarcophage d'Auguste.
Enfin, par un autre escalier étroit et sombre, qu'ont monté, depuis six siècles, bien des rois, bien des empereurs, bien des passants illustres, mon guide m'a conduit jusqu'à la galerie qui forme le premier étage de la rotonde, et qu'on appelle le Hochmunster.
Là, sous une armature de bois qu'il a enlevée à demi, et qui ne tombe jamais entièrement que pour les visiteurs couronnés, j'ai vu le fauteuil de pierre de Charlemagne. Ce fauteuil, bas, large, à dossier arrondi, formé de quatre lames de marbre blanc, nues et sans sculptures, assemblées par des chevrons de fer, ayant pour siége une planche de chêne recouverte d'un coussin de velours rouge, est exhaussé sur six degrés dont deux sont de granit et quatre de marbre blanc.
Sur ce fauteuil, revêtu des quatorze plaques byzantines dont je vous parlais tout à l'heure, au haut d'une estrade de pierre à laquelle conduisaient ces quatre marches de marbre blanc, la couronne en tête, le globe dans une main et le sceptre dans l'autre, l'épée germanique au côté, le manteau de l'empire sur les épaules, la croix de Jésus-Christ au cou, les pieds plongeant au sarcophage d'Auguste, l'empereur Charlemagne était assis dans son tombeau. Il est resté dans cette ombre, sur ce trône et dans cette attitude pendant trois cent cinquante-deux ans, de 814 à 1166.
Ce fut donc en 1166 que Frédéric Barberousse, voulant avoir un fauteuil pour son couronnement, entra dans ce tombeau dont aucune tradition n'a conservé la forme monumentale, et auquel appartenaient les deux saintes portes de bronze adaptées aujourd'hui au portail. Barberousse était lui-même un prince illustre et un vaillant chevalier. Ce dut être un moment étrange et redoutable que celui où cet homme couronné se trouva face à face avec ce cadavre également couronné; l'un, dans toute la majesté de l'empire; l'autre, dans toute la majesté de la mort. Le soldat vainquit l'ombre, le vivant déposséda le trépassé. La chapelle garda le squelette, Barberousse prit le fauteuil de marbre; et, de cette chaise où avait siégé le néant de Charlemagne, il fit le trône où est venue s'asseoir pendant quatre siècles la grandeur des empereurs.