J'ai oublié de vous dire que cette énorme ruine s'appelle la Souris (die Mause). Voici pourquoi.

Au douzième siècle, il n'y avait là qu'un petit burg toujours guetté et fort souvent molesté par un gros château fort situé une demi-lieue plus loin qu'on appelait le Chat (die Katz), par abréviation du nom de son seigneur, Katzenellenbogen. Kuno de Falkenstein, à qui le chétif burg de Velmich échut en héritage, le fit raser, et construisit à la même place un château beaucoup plus grand que le château voisin, en déclarant que désormais ce serait la Souris qui mangerait le Chat.

Il avait raison. Die Mause, en effet, quoique tombée aujourd'hui, est encore une sinistre et redoutable commère sortie jadis armée et vivante, avec ses hanches de lave et de basalte, des entrailles mêmes de ce volcan éteint qui la porte, ce semble, avec orgueil. Je ne pense pas que personne ait jamais été tenté de railler cette montagne qui a enfanté cette souris.

Je suis resté dans la masure jusqu'au coucher du soleil, qui est aussi une heure de spectres et de fantômes. Ami, il me semblait que j'étais redevenu un joyeux écolier; j'errais et je grimpais partout, je dérangeais les grosses pierres, je mangeais des mûres sauvages, je tâchais d'irriter, pour les faire sortir de leur ombre, les habitants surnaturels; et, comme j'écrasais des épaisseurs d'herbes en marchant au hasard, je sentais monter vaguement jusqu'à moi cette odeur âcre des plantes des ruines que j'ai tant aimée dans mon enfance.

Après tout, il est certain qu'avec sa mauvaise renommée de puits plein d'âmes et de squelettes cette impénétrable tour sans portes ni fenêtres est d'un aspect lugubre et singulier.

Cependant le soleil était descendu derrière la montagne et j'allais faire comme lui, quand quelque chose d'étrange a tout à coup remué près de moi. Je me suis penché. Un grand lézard d'une forme extraordinaire, d'environ neuf pouces de long, à gros ventre, à queue courte, à tête plate et triangulaire comme une vipère, noir comme l'encre et traversé de la tête à la queue par deux raies d'un jaune d'or, posait ses quatre pattes noires à coudes saillants sur les herbes humides et rampait lentement vers une crevasse basse du vieux mur. C'était l'habitant mystérieux et solitaire de cette ruine, la bête-génie, l'animal à la fois réel et fabuleux,—une salamandre,—qui me regardait avec douceur en rentrant dans son trou.

LETTRE XVI
A TRAVERS CHAMPS.

Il arrive au voyageur des choses effrayantes et surnaturelles.—Grimace que fait le géant.—Où l'on voit que les âmes ne dédaignent pas le bon vin.—Férocité des lois de Nassau.—Le voyageur ne sait plus où il est.—Il s'assied n'importe où, avec une montagne sur la tête et un nuage sous les pieds.—Il voit la grande chauve-souris invisible.—Quatre lignes que ne comprendront pas ceux qui ne connaissent point Albert Durer.—Un trou se fait sous ses pieds.—Ce qu'il y voit.

Saint-Goar, août.