Au milieu de ce bon peuple va et vient et se promene un sergent prussien en uniforme avec une mine entre chien et loup.
Du reste, que ce soit esprit du pays, que ce soit jalousie de la Prusse, je n'ai pas vu dans les cadres qui pendent aux murailles des auberges d'autre grand homme que ce conquérant au profil quelque peu rococo, cette espèce de Napoléon-Louis XV, vrai héros, vrai penseur et vrai prince d'ailleurs, qu'on appelle Frédéric II.
A Bacharach un passant est un phénomène. On n'est pas seulement étranger, on est étrange. Le voyageur est regardé et suivi avec des yeux effarés. Cela tient à ce que, hors quelques pauvres peintres cheminant à pied, le sac sur le dos, personne ne daigne visiter l'antique capitale répudiée des comtes palatins, affreux trou dont s'écartent les dampfschiffs et que tous les répertoires du Rhin qualifient de ville triste.
Cependant je dois avouer encore qu'il y avait dans un cabinet voisin de ma chambre une lithographie représentant l'Europe, c'est-à-dire deux belles dames décolletées et un beau monsieur à moustaches chantant autour d'un piano, accompagnés de ce quatrain folâtre peu digne de Bacharach:
L'EUROPE.
L'Europe enchanteresse où la France en jouant
Donne partout les lois de sa mode éphémère.
Les plaisirs, les beaux-arts et le sexe charmant
Sont les cultes chéris de cette heureuse terre.
La marchande de modes avec ses rubans roses, cette lithographie et ce quatrain-empire, c'est l'aube du dix-neuvième siècle qui commence à poindre à Bacharach.