Jean Huss continua et Rome aussi.—Plutôt que de plier, disait Jean Huss, j'aimerais mieux qu'on me jetât à la mer avec une meule d'âne au cou. Il prit l'épée de l'esprit, et lutta corps à corps avec Rome. Puis, quand le concile le manda, il vint hardiment sans sauf-conduit. Venimus sine salvo conductu. Vous savez la fin. Le dénoûment s'accomplit le 6 juillet 1415. Les années, qui rongent tout ce qui est chair et surface, réduisent aussi les faits à l'état de cadavre et mettent les fibres de l'histoire à nu. Aujourd'hui, pour qui considère, grâce à cette dénudation, la construction providentielle des événements de celle sombre époque, la déposition de Wenceslas est le prologue d'une tragédie dont le bûcher de Constance est la catastrophe.
En face de cette chapelle, sur la rive opposée, au bord du fleuve, on voyait encore il n'y a pas un demi-siècle le siége royal, cet antique Kœnigsstühl dont je vous ai déjà parlé. Le Kœnigsstühl, pris dans son ensemble, avait dix-sept pieds allemands d'élévation et vingt-quatre de diamètre. Voici quelle en était la figure: sept piliers de pierre portaient une large plate-forme octogone de pierre, soutenue à son centre par un huitième pilier plus gros que les autres, figurant l'empereur au milieu des sept électeurs. Sept chaises de pierre, correspondant aux sept piliers au-dessus desquels chacune d'elles était placée, occupaient, disposée en cercle et se regardant, sept des pans de la plate-forme. Le huitième pan, qui regardait le midi, était rempli par l'escalier, massif degré de pierre composé de quatorze marches, deux marches par électeur. Tout avait un sens dans ce grave et vénérable édifice. Derrière chaque chaise, sur la face de chaque pan de la plate-forme octogone, étaient sculptées et peintes les armoiries des sept électeurs: le lion de Bohême, les épées croisées de Brandebourg; Saxe, qui portait d'argent à l'aigle de gueules; le Palatinat, qui portait de gueules au lion d'argent; Trèves, qui portait d'argent à la croix de gueules; Cologne, qui portait d'argent à la croix de sable; et Mayence, qui portait de gueules à la roue d'argent. Ces blasons, dont les émaux, les couleurs et les dorures se rouillaient au soleil et à la pluie, étaient le seul ornement de ce vieux trône de granit.
C'était là qu'en plein air, sous les souffles et les rayons du ciel, assis dans ces rigides fauteuils de pierre sur lesquels s'effeuillaient les arbres et courait l'ombre des nuages, rudes et simples, naïfs et augustes comme des rois d'Homère, les antiques électeurs d'Allemagne choisissaient entre eux l'empereur. Plus tard, ces grandes mœurs s'effacèrent, une civilisation moins épique convia autour de la table de cuir de Francfort les sept princes, portés vers la fin du dix-septième siècle au nombre de neuf par l'accession de Bavière et de Brunswick à l'électorat.
Les sept princes, qui s'asseyaient sur ces pierres au moyen âge étaient puissants et considérables. Les électeurs occupaient le sommet du Saint-Empire. Ils précédaient, dans la marche impériale, les quatre ducs, les quatre archi-maréchaux, les quatre landgraves, les quatre burgraves, les quatre comtes chefs de guerre, les quatre abbés, les quatre bourgs, les quatre chevaliers, les quatre villes, les quatre villages, les quatre rustiques, les quatre marquis, les quatre comtes, les quatre seigneurs, les quatre montagnes, les quatre barons, les quatre possessions, les quatre veneurs, les quatre offices de Souabes et les quatre serviteurs. Chacun d'eux faisait porter devant lui, par son maréchal particulier, une épée à fourreau doré. Ils appelaient les autres princes les têtes couronnées, et se nommaient les mains couronnantes. La bulle d'or les comparait aux sept dons du Saint-Esprit, aux sept collines de Rome, aux sept branches du chandelier de Salomon. Parmi eux la qualité électorale passait avant la qualité royale; l'archevêque de Mayence marchait à la droite de l'empereur, et le roi de Bohême à la droite de l'archevêque. Ils étaient si grands, on les voyait de si loin en Europe, et ils dominaient les nations de si haut, que les paysans de Wesen, en Suisse, appelaient et appellent encore les sept aiguilles de leur lac Sieben Churfürsten, les Sept-Électeurs.
Le Kœnigsstühl a disparu, les électeurs aussi. Quatre pierres aujourd'hui marquent la place du Kœnigsstühl; rien ne marque la place des électeurs.
Au seizième siècle, quand la mode arriva de nommer l'empereur à Francfort, tantôt dans la salle du Rœmer, tantôt dans la chapelle-conclave de Saint-Barthélemy, l'élection devint une cérémonie compliquée. L'étiquette espagnole s'y refléta. Le formulaire fut minutieux; l'appareil sévère, soupçonneux, parfois terrible. Dès le matin du jour fixé pour l'élection, on fermait les portes de la ville, les bourgeois prenaient les armes, les tambours de camp sonnaient, la cloche d'alarme tintait; les électeurs, vêtus de drap d'or et revêtus de la robe rouge doublée d'hermine, coiffés, les séculiers du bonnet électoral, les archevêques de la mitre écarlate, recevaient solennellement le serment du magistrat de la ville qui s'engageait à les garantir de la surprise l'un de l'autre; cela fait, ils se prêtaient eux-mêmes serment les uns aux autres entre les mains de l'archevêque de Mayence; puis on leur disait la messe; il s'asseyaient sur des chaires de velours noir, le maréchal du saint-empire fermait les huis et ils procédaient à l'élection. Si bien closes que fussent les portes, les chanceliers et les notaires allaient et venaient. Enfin les très-révérends tombaient d'accord avec les très-illustres, le roi des Romains était nommé, les princes se levaient de leurs chaires, et pendant que la présentation du peuple se faisait aux fenêtres du Rœmer, un des suffragants de Mayence chantait à Saint-Barthélemy un Te Deum Deum à trois chœurs sur les orgues de l'église, sur les trompettes des électeurs et sur les trompettes de l'empereur.
Le tout, au bruit des grosses cloches sonnées sur les tours et des gros canons qu'on laschoit de joye, dit, dans son curieux manuscrit, le narrateur anonyme de l'élection de Mathias II.
Sur le Kœnigsstühl, la chose se faisait plus simplement et plus grandement, à mon sens. Les électeurs montaient processionnellement sur la plate-forme par les quatorze degrés qui avaient chacun un pied de haut, et prenaient place dans leurs fauteuils de pierre. Le peuple de Rhens, contenu par les hacquebutiers, entourait le siége royal. L'archevêque de Mayence debout disait: Très-généreux princes, le Saint-Empire est vacant. Puis il entonnait l'antiphone Veni, Sancte Spiritus, et les archevêques de Cologne et Trèves chantaient les autres collectes qui en dépendent. Le chant terminé, tous les sept prêtaient serment, les séculiers la main sur l'Évangile, les ecclésiastiques la main sur le cœur. Distinction belle et touchante, qui veut dire que le cœur de tout prêtre doit être un exemplaire de l'Évangile. Après le serment, on les voyait assis en cercle se parler à voix basse; tout à coup l'archevêque de Mayence se levait, étendait ses mains vers le ciel, et jetait au peuple dispersé au loin dans les haies, les broussailles et les prairies, le nom du nouveau chef temporel de la chrétienté. Alors le maréchal de l'empire plantait la bannière impériale au bord du Rhin, et le peuple criait: Vivat rex!
Avant Lothaire II, qui fut élu le 11 septembre 1125, le même aigle, l'aigle d'or, se déployait sur la bannière de l'empire d'Orient et sur la bannière de l'empire d'Occident; mais le ciel vermeil de l'aurore se reflétait dans l'une, et le ciel froid du Septentrion dans l'autre. La bannière d'Orient était rouge; la bannière d'Occident était bleue. Lothaire substitua à ces couleurs la couleur de sa maison, or et sable. L'aigle d'or dans un ciel bleu fut remplacé sur la bannière impériale par l'aigle noire dans un ciel d'or. Tant qu'il y eut deux empires, il y eut deux aigles, et ces deux aigles n'eurent qu'une tête. Mais, à la fin du quinzième siècle, quand l'empire grec eut croulé, l'aigle germanique, restée seule, voulut représenter les deux empires, regarda à la fois l'Occident et l'Orient, et prit deux têtes.
Ce n'est pas d'ailleurs la première apparition de l'aigle à deux têtes. On la voit sculptée sur le bouclier de l'un des soldats de la colonne Trajane, et, s'il faut en croire le moine d'Attaich et le recueil d'Urstisius, Rodolphe de Habsbourg la portait brodée sur sa poitrine le 26 août 1278, à la bataille de Marchefeld.