Après cette harangue et un sourire, il souleva joyeusement les bras de sa brouette enfin chargée, et se mit en marche en me disant d'un son de voix doux et caressant: «Monsieur, par ici!»
Chemin faisant il me parla; le bonheur l'avait fait loquace. Le pauvre diable vient tous les jours au débarcadère attendre les voyageurs. La plupart du temps, le bateau passe sans s'arrêter. A peine y a-t-il un voyageur hors de l'entre-pont pour regarder la silhouette mélancolique que font sur l'horizon splendide du couchant les quatre clochers et les deux aubergistes de Worms. Quelquefois cependant le bateau s'arrête, le signal se fait, le batelier du débarcadère se détache, va au dampfschiff, et en vient avec un, deux, trois voyageurs. On en a vu jusqu'à six à la fois! Oh! l'admirable aubaine! Les nouveaux arrivants débarquent avec cet air ouvert, étonné et bête qui est la joie de l'aubergiste; mais, hélas! l'aubergiste du bord de l'eau les happe et les avale immédiatement. Qui est-ce qui va à Worms? qui est-ce qui se doute que Worms existe? Si bien que mon pauvre homme voit la grande charrette de l'hôtel riverain s'enfoncer sous les arbres toute cahotante et criant sous le poids des malles et des valises, tandis que lui, philosophe pensif, s'en retourne à la lueur des étoiles avec sa brouette vide. De pareilles émotions l'ont maigri; mais il n'en vient pas moins là chaque jour, avec la conscience du devoir accompli, à ce débarcadère ironique, à cette station dérisoire, regarder l'eau du Rhin couler, les voyageurs passer et l'auberge voisine s'emplir. Il ne lutte pas, il ne s'irrite pas, il ne fait aucune guerre, il ne prononce aucune parole; il se résigne, il amène sa brouette, et il proteste, autant qu'une petite brouette peut protester contre une grande charrette. Il a en lui et il porte sur sa physionomie, devenue impassible à force d'humiliations subies et de mécomptes soufferts, ce sentiment de force et de grandeur que donne au faible et au petit la résignation mêlée à la persévérance. A côté du superbe, et bouffi, et triomphant aubergiste du bord de l'eau, lequel ne daigne même pas s'apercevoir qu'il existe, il a, lui, l'opprimé obstiné, patient et tenace, cette attitude sérieuse et inexprimable de l'eunuque devant le pacha, du pêcheur à la ligne en présence du pêcheur à l'épervier.
Cependant nous traversions des plaines, des prairies, des luzernes; nous avions franchi, à l'aide de je ne sais quel informe assemblage de vieilles poutres et de vieux pilotis ornés d'un chancelant tablier de planches à claire-voie, le petit bras du Rhin sur lequel on voyait encore, il y a deux siècles, le beau pont de bois couvert aboutissant à la grande et fière tour carrée ornée de tourelles à cul-de-lampe, bâtie par Maximilien. La lune avait emporté toutes les brumes qui s'en allaient au zénith en blanches nuées; le fond du paysage s'était nettoyé, et le magnifique profil de la cathédrale de Worms, avec ses tours et ses clochers, ses pignons, ses nefs et ses contre-nefs, apparaissait à l'horizon, immense masse d'ombre qui se détachait lugubrement sur le ciel plein de constellations et qui semblait un grand vaisseau de la nuit à l'ancre au milieu des étoiles.
Le petit bras du Rhin passé, il nous restait à traverser le grand bras. Nous prîmes à gauche, et j'en conclus que le beau pont de pierre qui aboutissait à la porte-forteresse près Frauwenbruder n'existait plus. Après quelques minutes de marche dans de charmantes verdures, nous arrivâmes à un vieux pont délabré, probablement construit sur l'emplacement de l'ancien pont de bois de la porte Saint-Mang. Ce pont franchi, j'entrevis dans son développement cette superbe muraille de Worms, laquelle dressait dix-huit tours carrées sur le seul côté de l'enceinte qui regardait le Rhin. Hélas! qu'en restait-il? quelques pans de murs décrépits et percés de fenêtres, quelques vieux tronçons de tours affaissés sous le lierre ou transformés en logis bourgeois, avec croisées à rideaux blancs, contrevents verts et tonnelles à treilles, au lieu de créneaux et de mâchicoulis. Un débris informe de tour ronde qui se profilait à l'extrémité orientale de la muraille me parut devoir être la tour Nideck; mais j'eus beau chercher du regard, je ne retrouvai à côté de cette pauvre tour Nideck ni la flèche aiguë du Munster, ni le joli clocher bas de Sainte-Cécilia. Quant à la Frauwenthurm, la tour carrée la plus voisine de la tour Nideck, elle est remplacée, à ce qu'il m'a paru, par un jardin de maraîcher. Du reste, l'antique Worms était déjà endormie; tout s'y taisait profondément; partout le silence, pas une lumière aux vitres. Prés du sentier que nous suivions à travers les champs de betteraves et de tabac qui entourent la ville, une vieille femme, courbée dans les broussailles, cherchait des herbes au clair de lune.
Nous entrâmes dans la ville: aucune chaîne ne cria, aucun pont-levis ne tomba, aucune herse ne se leva; nous entrâmes dans la vieille cité féodale et militaire des gaugraves et des princes-évêques par une baie qui avait été une porte-forteresse et qui n'était plus qu'une brèche. Deux peupliers à droite, un tas de fumier à gauche. Il y a des fermes installées dans d'anciens châteaux qui ont de ces entrées-là.
Puis nous prîmes à droite, mon compagnon sifflant et poussant gaiement sa brouette, moi songeant. Nous suivîmes quelque temps la vieille muraille à l'intérieur, puis nous nous engageâmes dans un dédale de ruelles désertes. L'aspect de la ville était toujours le même. Une tombe plutôt qu'une ville. Pas une chandelle aux fenêtres, pas un passant dans les rues.
Il était environ huit heures du soir.
Cependant nous parvînmes à une place assez large, à laquelle aboutissait le tracé de ce qui, à la clarté de la lune, me parut être une grande rue. Un des côtés de cette place était occupé par la ruine ou pour mieux dire par le spectre d'une vieille église.
«Quelle est cette église?» dis-je à mon guide, qui s'était arrêté pour reprendre haleine.
Il me répondit par cet expressif haussement d'épaules, qui signifie: Je ne sais pas.