Cette réponse lui parut suffisante pour lier conversation, et il continua.

«Monsieur a raison de venir à Worms. On a tort de dédaigner Worms. Savez-vous bien, monsieur, que Worms est la quatrième ville du grand-duché de Hesse? que Worms est chef-lieu de canton? que Worms possède une garnison permanente, monsieur, et un gymnase, monsieur? On y fait du tabac, du sucre de saturne; on y fait du vin, du blé, de l'huile. Il y a dans l'église luthérienne une belle fresque de Seekatz, ouvrage du bon temps; 1701 ou 1712. Voyez-la, monsieur, Worms a de belles routes bien percées, la route neuve, la gaustrasse, qui va à Mayence par Hessloch; la route du Mont-Tonnerre, par le val de Zell. L'ancienne voie romaine qui côtoie le Rhin n'est plus qu'une curiosité. Et quant à moi, monsieur,—êtes-vous comme moi?—je n'aime pas les curiosités. Antiquités, niaiseries. Depuis que je suis à Worms, je n'ai pas encore été voir ce fameux Rosengarten, leur jardin des roses, où leur Sigefroi, à ce qu'ils disent, a tué leur dragon. Folies! amères bêtises! Qui est-ce qui croit à ces contes de vieilles femmes après Voltaire? invention de la prêtraille. Oh! triste humanité! jusqu'à quand te laisseras-tu mener par des sottises? est-ce que Sigefroi a existé? est-ce que le dragon a existé? Avez-vous de votre vie vu un dragon, mon cher monsieur? Cuvier, le savant Cuvier, avait-il vu des dragons? D'ailleurs, est-ce que cela est possible? est-ce qu'une bête, voyons, parlons sérieusement, est-ce qu'une bête peut jeter du feu par le nez et par la gueule? Le feu désorganise tout; il commencerait par réduire en cendres, monsieur, l'infortuné animal. Ne le pensez-vous pas? ce sont de grossières erreurs. L'esprit n'est point ému de ce qu'il ne croit pas. Ceci est du Boileau. Faites-y attention. C'est du Boileau! (Il prononçait tu poilu.) C'est comme leur arbre de Luther! Je n'ai pas beaucoup plus de respect pour leur arbre de Luther, qu'on voit en allant à Alzey par la Pfalzerstrasse, l'ancienne route palatine. Luther! que me fait Luther? un voltairien a pitié d'un luthérien. Et quant à leur église de Notre-Dame, qui est hors de la porte de Mayence, avec son portail des cinq vierges sages et des cinq vierges folles, je ne l'estime qu'à cause de son vignoble, qui donne le vin liebfrauenmilch. Buvez-en, monsieur, il y en a d'excellent dans cette auberge! Ah! Français! vous êtes de bons vivants, vous autres! et goûtez aussi, croyez-moi, du vin de Katterloch et du vin de Luginsland. Ma foi, rien que pour trois verres de ces trois vins, je viendrais à Worms.»

Il s'arrêta pour respirer, et l'un des fumeurs profita de la pause pour dire à son voisin: «Mon digne monsieur, je ne clos jamais mon inventaire de fin d'année à moins de sept chiffres.»

Ceci répondait sans doute à une question que l'autre fumeur lui avait faite avant mon arrivée; mais deux fumeurs, et deux fumeurs allemands, n'ont jamais souci de presser le dialogue; la pipe les absorbe: la conversation va à tâtons, comme elle peut, dans la fumée.

Cette fumée me servit; mon souper était fini, et, grâce au brouillard des deux pipes, je pus disparaître sans être aperçu, laissant le péroreur aux prises avec les fumeurs, et le dialogue continuer entre les bouffées de paroles et les bouffées de tabac.

On m'installa dans une assez jolie chambre allemande, propre, lavée et froide; rideaux blancs aux fenêtres, serviettes blanches au lit. Je dis serviettes, vous savez pourquoi; ce que nous nommons une paire de draps n'existe pas sur les bords du Rhin. Avec cela les lits sont fort grands. Le résultat est le plus bizarre du monde; ceux qui ont construit les matelas ont prévu des Patagons, ceux qui ont coupé le linge ont prévu des Lapons. Occasion de philosophie. Le voyageur médiocre et fatigué accepte le temps comme Dieu le lui donne, et le lit comme la servante le lui fait.

Ma chambre était du reste meublée un peu au hasard, comme sont en général les chambres d'auberges. Il y a certains voyageurs qui emportent et d'autres voyageurs qui oublient; cela fait je ne sais quel flux et reflux dont se ressent le mobilier des chambres d'hôtellerie. Ainsi, entre les deux fenêtres, un canapé était remplacé par deux coussins posés sur une grosse malle de bois évidemment laissée là par un voyageur. D'un côté de la cheminée, à un clou, était accroché un petit baromètre portatif en bronze; de l'autre côté il ne restait que l'autre clou, auquel avait dû jadis figurer le pendant naturel, quelque thermomètre portatif et commode, probablement emporté par un voyageur peu scrupuleux. Sur cette même cheminée, entre deux bouquets de fleurs artificielles sous verre, comme on en fait rue Saint-Denis, il y avait un véritable vase antique, en terre grossière, trouvé sans doute dans quelque fouille des environs, une sorte de buire romaine à large panse comme on en déterre en Sologne, sur les bords de la Sauldre; vase assez précieux d'ailleurs, quoiqu'il n'eût ni la pâte des vases de Nola, ni la forme des vases de Bari.

Au chevet du lit, dans un cadre de bois noir, pendait une de ces gravures troubadour, style empire, dont notre rue Saint-Jacques a inondé toute l'Europe il y a quarante ans. Au bas de l'image était gravée cette inscription, dont je conserve même l'orthographe: «BIANCA ET SON AMANT FUYANT VERS FLORENCE A TRAVERS LES APENINS. La crinte detre poursuivis leur a fait choisir un chemin peu fréquenté, où ils s'égarent plusieurs jours. La jeune Bianca, ayant les pieds déchirés par les ronses et les pierres, s'est fait une chaussure avec des plantes.»

Le lendemain, je me promenai dans la ville.

Vous autres Parisiens, vous êtes tellement accoutumés au spectacle d'une ville en crue perpétuelle, que vous avez fini par n'y plus prendre garde. Il se fait autour de vous comme une continuelle végétation de charpente et de pierre. La ville pousse comme une forêt. On dirait que les fondations de vos demeures ne sont pas des fondations, mais des racines, de vivantes racines où la séve coule. La petite maison devient grande maison aussi naturellement, ce semble, que le jeune chêne devient grand arbre. Vous entendez presque nuit et jour le marteau et la scie, la grue qu'on dresse, l'échelle qu'on porte, l'échafaud qu'on pose, la poulie et le treuil, le câble qui crie, la pierre qui monte, le bruit de la rue qu'on pave, le bruit de l'édifice qu'on bâtit. Chaque semaine, c'est un essai nouveau; grès taillé, lave de Volvic, macadamisage, dallage de bitume, pavage de bois. Vous vous absentez deux mois, à votre retour vous trouvez tout changé. Devant votre porte il y avait un jardin; il y a une rue; une rue toute neuve, mais complète, avec des maisons de huit étages, des boutiques au rez-de-chaussée, des habitants du haut en bas, des femmes aux balcons, des encombrements sur la chaussée, la foule sur les trottoirs. Vous ne vous frottez pas les yeux, vous ne criez pas au miracle, vous ne croyez pas rêver tout éveillés. Non, vous trouvez cela tout simple. Eh bien, qu'est-ce que c'est? une rue nouvelle, voilà tout. Une chose seulement vous étonne: le locataire du jardin avait un bail, comment cela s'est-il arrangé? Un voisin vous l'explique. Le locataire avait quinze cents francs de loyer; on lui a donné cent mille francs pour s'en aller, il s'en est allé. Cela redevient tout simple. Où s'arrêtera cette croissance de Paris? qui peut le dire? Paris a déjà débordé cinq enceintes fortifiées, on parle de lui en faire une sixième; avant un demi-siècle il l'aura emplie, puis il passera outre. Chaque année, chaque jour, chaque heure, par une sorte de lente et irrésistible infiltration, la ville se répand dans les faubourgs, et les faubourgs deviennent des villes, et les faubourgs deviennent la ville. Et, je le répète, cela ne vous émerveille en rien, vous autres Parisiens. Mon Dieu! la population augmente, il faut bien que la ville s'accroisse; que vous importe! vous êtes à vos affaires. Et quelles affaires! les affaires du monde. Avant-hier une révolution, hier une émeute, aujourd'hui le grand et saint travail de la civilisation, de la paix et de la pensée. Que vous importe le mouvement des pierres dans votre banlieue, à vous, Parisiens, qui faites le mouvement des esprits dans l'Europe et dans l'univers! Les abeilles ne regardent pas la ruche, elles regardent les fleurs; vous ne regardez pas votre ville, vous regardez les idées.