Mannheim n'est qu'à quelques lieues de Worms, sur l'autre rive du Rhin. Mannheim n'a guère, à mes yeux, d'autre mérite que d'être née la même année que Corneille, en 1606. Deux cents ans, pour une ville, c'est l'adolescence. Aussi Mannheim est-elle toute neuve. Les braves bourgeois, qui prennent le régulier pour le beau et le monotone pour l'harmonieux, et qui admirent de tout leur cœur la tragédie française et le côté en pierre de la rue de Rivoli, admireraient fort Mannheim. Cela est assommant. Il y a trente rues, et il n'y a qu'une rue; il y a mille maisons, et il n'y a qu'une maison. Toutes les façades sont identiquement pareilles, toutes les rues se coupent à angle droit. Du reste, propreté, simplicité, blancheur, alignement au cordeau: c'est cette beauté du damier dont j'ai parlé quelque part.

Vous savez que le bon Dieu est pour moi le grand faiseur d'antithèses. Il en a fait une, et des plus complètes, en faisant Mannheim à côté de Worms. Ici la cité qui meurt, là la ville qui naît; ici le moyen âge avec son unité si harmonieuse et si profonde, là le goût classique avec tout son ennui. Mannheim arrive, Worms s'en va; le passé est à Worms, l'avenir est à Mannheim. (Ici j'ouvre une parenthèse: ne concluez pas de ceci pourtant que l'avenir soit au goût classique.) Worms a les restes d'une voie romaine, Mannheim est entre un pont de bateaux et un chemin de fer. Maintenant il est inutile que je vous dise où est ma préférence, vous ne l'ignorez pas. En fait de villes, j'aime les vieilles.

Je n'en admire pas moins cette riche plaine où Mannheim est assise, et qui a une largeur de dix lieues entre les montagnes du Neckar et les collines de l'Isenach. On fait les cinq premières lieues, de Heidelberg à Mannheim, en chemin de fer; et les cinq autres, de Mannheim à Durckheim, en voiturin. Ici encore le passé et l'avenir se donnent la main.

Du reste, dans Mannheim même, je n'ai rien remarqué que de magnifiques arbres dans le parc du château, un excellent hôtel, le Palatinat, une belle fontaine rococo, en bronze, sur la place, et cette inscription en lettres d'or sur la vitre d'un coiffeur: CABINET OU L'ON COUPE LES CHEVEUX A L'INSTAR DE MONSIEUR CHIRARD, DE PARIS.

LETTRE XXVII
SPIRE.

Étymologie et histoire.—Le blé.—Le vin pied-d'oison.—La cathédrale.—Quelle pensée y saisit le voyageur.—Détail des empereurs enterrés à Spire.—Lueurs qui traversent les ténèbres de l'histoire.—1693.—1793.—Souviens-toi de Conrad.

Bords du Nectar, octobre.

Que vous dirai-je de Spire, ou Speyer, comme la nomment les Allemands, ou Spira, comme la nommaient les Romains? Neomagus, dit la légende. Augusta Nemetum, dit l'histoire. C'est une ville illustre. César y a campé, Drusus l'a fortifiée, Tacite en a parlé, les Huns l'ont brûlée, Constantin l'a rebâtie, Julien l'a agrandie, Dagobert y a fait d'un temple de Mercure un couvent de Saint-Germain, Othon Ier y a donné à la chrétienté le premier tournoi, Conrad le Salien en a fait la capitale de l'empire, Conrad II en a fait le sépulcre des empereurs. Les templiers, qui y ont laissé une belle ruine, ont rempli là leur fonction de sentinelles aux Frontières. Tous les torrents d'hommes qui ont dévasté et fécondé l'Europe ont traversé Spire: pendant les premiers siècles, les Vandales et les Alemans (tous les hommes, hommes de toutes races, dit l'étymologie); pendant les derniers, les Français. Durant le moyen âge, de 1125 à 1422, en trois cents ans, Spire a essuyé onze siéges. Aussi la vieille ville carlovingienne est-elle profondément frappée. Ses priviléges sont tombés, son sang et sa population ont coulé de toutes parts. Elle a eu la chambre impériale dont Wetzlar a hérité, les diètes dont le fantôme est maintenant à Francfort. Elle a eu trente mille habitants, elle n'en a plus que huit mille.

Qui se souvient aujourd'hui du saint évêque Rudiger? Où coule le ruisseau Spira? Où est le village Spira? Qu'a-t-on fait de l'église haute de Saint-Jean? Dans quel état est cette chapelle d'Olivet que les anciens registres appellent l'incomparable? Qu'est devenue l'admirable tour carrée à tourelles angulaires qui dominait la porte de la route du Bac? Quels vestiges reste-t-il de Saint-Vildnberg? Où est la maison de la chambre impériale? Où est l'hôtel des assesseurs-avocats, lesquels, dit une vieille charte, sont faisans et administrans justice au nom de la majesté impériale, des électeurs et autres princes de l'Empire, au consistoire publiq de tout l'Empire établi par Charles-le-Quint? de cette haute juridiction, à laquelle toutes les autres étaient dévolues et ressortissantes en dernier ressort, que reste-t-il? Rien, pas même le gibet de pierre à quatre piliers dans la prairie qui borde le Rhin. Le soleil seul continue de traiter Spire avec autant de magnificence que si elle était encore la reine des villes impériales. Le blé proverbial de Spire est toujours aussi beau et aussi doré que du temps de Charles-Quint, et l'excellent vin rouge pied-d'oison est toujours digne d'être bu par des princes-évêques en bas écarlates et des électeurs à chapeau d'hermine.