Vous vous rappelez cet admirable château de Blois, si stupidement utilisé en caserne, dont la cour intérieure a quatre façades qui racontent chacune l'histoire d'une grande architecture. Eh bien, lorsqu'on entre dans la cour intérieure des palatins, l'impression n'est pas moins profonde ni moins compliquée. On est ébloui. On est tenté de fermer les yeux comme on est tenté de se boucher les oreilles devant les Noces de Paul Véronèse. Il semble qu'il y a dans cette cour un immense rayonnement qui vient de tous les côtés à la fois. Tout vous sollicite et vous réclame. Si l'on est tourné vers le palais de Frédéric IV, on a devant soi les deux hauts frontons triangulaires de cette façade touffue et sombre, à entablements largement projetés, où se dressent, entre quatre rangs de fenêtres, taillés du ciseau le plus fier, neuf palatins, deux rois et cinq empereurs[2]. A sa droite on a l'exquise devanture italienne d'Othon-Henri avec ses divinités, ses chimères et ses nymphes qui vivent et qui respirent, veloutées par de molles ombres poudreuses, avec ses césars romains, ses demi-dieux grecs, ses héros hébreux, et son porche qui est de l'Arioste sculpté. A sa gauche on entrevoit le frontispice gothique du palais de Louis le Barbu, furieusement troué et crevassé comme par les coups de cornes d'un taureau gigantesque. Derrière soi, sous les ogives d'un porche où s'abrite un puits à demi comblé, on a les quatre colonnes de granit gris données par le pape au grand empereur d'Aix-la-Chapelle, qui vinrent au huitième siècle de Ravenne aux bords du Rhin et au quinzième des bords du Rhin aux bords du Neckar, et qui, après avoir vu tomber le palais de Charlemagne à Ingelheim, regardent crouler le château des palatins à Heidelberg.
Tout le pavé de la cour est obstrué de perrons en ruine, de fontaines taries, de vasques ébréchées. Partout la pierre se fend et l'ortie se fait jour.
Les deux façades de la Renaissance qui donnent tant de splendeur à cette cour sont en grès rouge et les statues qui les couvrent sont en grès blanc, admirable combinaison qui prouve que ces grands sculpteurs étaient aussi de grands coloristes. Avec le temps, le grès rouge s'est rouillé et le grès blanc s'est doré. De ces deux façades, l'une, celle de Frédéric IV, est toute sévère; l'autre, celle d'Othon-Henri, est toute charmante. La première est historique, la seconde est fabuleuse. Charlemagne domine l'une, Jupiter domine l'autre.
Plus on contemple ces deux palais juxtaposés, plus on pénètre dans leurs merveilleux détails, plus la tristesse vous gagne. Etrange destinée des chefs-d'œuvre de marbre et de pierre; un stupide passant les défigure, un absurde boulet les anéantit; et ce ne sont pas les artistes, ce sont les rois qui y attachent leurs noms. Personne ne sait aujourd'hui comment s'appelaient les divins hommes qui ont bâti et sculpté la muraille de Heidelberg. Il y a là de la renommée pour dix grands artistes qui flotte au-dessus de cette illustre ruine sans pouvoir se fixer sur des noms. Un Boccador inconnu a inventé le palais de Frédéric IV, un Primatice ignoré a composé la façade d'Othon-Henri; un César Césariano, perdu dans l'ombre, a dessiné les pures ogives à triangle équilatéral du manoir de Louis V. Voici des arabesques de Raphaël, voici des figurines de Benvenuto. Les ténèbres couvrent tout cela. Bientôt ces poëmes de marbre mourront, les poëtes sont déjà morts. Ne le pensez-vous pas, Louis? le plus amer des dénis de justice, c'est le déni de gloire, c'est l'oubli.
Pour qui ont-ils donc travaillé, ces admirables hommes? Hélas! pour le vent qui souffle, pour l'herbe qui pousse, pour le lierre qui vient comparer ses feuillages aux leurs, pour l'hirondelle qui passe, pour la pluie qui tombe, pour la nuit qui descend.
Une chose singulière, c'est que les trois ou quatre bombardements qui ont labouré ces deux façades ne les ont pas ravagées toutes les deux de la même manière. Sur le frontispice d'Othon-Henri, ils n'ont guère brisé que des corniches ou des architraves. Les olympiens immortels qui l'habitent n'ont pas souffert. Ni Hercule, ni Minerve, ni Hébé, n'ont été touchés. Les boulets et les pots-à-feu se sont croisés sans les atteindre autour de ces statues invulnérables. Tout au contraire, les seize chevaliers couronnés qui ont des têtes de lions pour genouillères et qui font si vaillante contenance sur le palais de Frédéric IV ont été traités par les bombes en gens de guerre. Presque tous ont été blessés. Othon, l'empereur, a été balafré au visage; Othon, le roi de Hongrie, a eu la jambe gauche fracassée; Othon-Henri, le palatin, a eu la main emportée. Une balle a défiguré Frédéric le Pieux. Un éclat de bombe a coupé en deux Frédéric II, et a cassé les reins à Jean-Casimir. Dans ces assauts, celui qui commence en haut, près du ciel, cette royale série de statues, Charlemagne, a perdu son globe, et celui qui la termine en bas, Frédéric IV, a perdu son sceptre.
Du reste, rien de plus superbe que cette légion de princes, tous mutilés, et tous debout. La colère de Léopold Ier et de Louis XIV, le tonnerre, cette colère du ciel, la Révolution française, cette colère des peuples, ont eu beau les assaillir; tous sont là encore, défendant leur façade, le point sur la hanche, la jambe tendue, le talon solide, la tête haute. Le lion de Bavière fait sous leurs pieds sa fière grimace de lion. Au second étage, au-dessous d'un rameau vert qui a percé l'architrave et qui joue gracieusement avec les plumes de pierre de son casque, Frédéric le Victorieux tire à demi son épée. Le sculpteur a mis dans ce visage je ne sais quel air d'Ajax offrant le combat à Jupiter, ou de Nemrod lançant sa flèche à Jehovah.
Ce dut être un merveilleux spectacle que ces deux palais d'Othon-Henri et de Frédéric IV vus à la lueur du bombardement dans la fatale nuit du 21 mai 1693. M. de Lorges avait posé une batterie dans la plaine, devant le village de Neuenheim, une autre sur le Heiligenberg, une troisième sur le chemin de Wolfsbrunn, une quatrième sur le petit Geissberg. De ces quatre points opposés, les mortiers entourant Heidelberg comme un cercle d'affreuses hydres, plongeaient sans relâche et de tous les côtés à la fois leurs longs cous de flamme dans la cour du château; les obus fouillaient le pavé de leur crâne de fer; les boulets ramés et les boulets rouges passaient parmi des traînées de feu, et à cette clarté se dessinaient sur la façade de Frédéric IV, dans leur posture de combat, les colosses des palatins et des empereurs, cuirassés comme des scarabées, l'épée à la main, tumultueux et terribles; tandis qu'à côté d'eux, sur l'autre façade, nus, sereins et tranquilles, vaguement éclairés par le reflet des grenades, les dieux rayonnants et les déesses rougissantes souriaient sous cette pluie de bombes.
Parmi ces figures royales, qui semblent être plutôt des âmes pétrifiées que des statues, deux seulement m'ont paru avoir perdu quelque chose de leur fierté; c'est Louis V et Frédéric V. Il est vrai qu'ils ne font pas partie de l'éclatante constellation de princes semée sur le palais de Frédéric IV. Ils sont adossés dans l'ombre à cette ruine qui a été la Grosse-Tour.
Frédéric V est profondément accablé; il semble qu'il songe à la faute qui a fait sa destinée. La couronne de Bohême, retirée par les Bohémiens du front de Ferdinand d'Autriche, avait été proposée par eux à l'électeur de Saxe, qui la refusa; puis à Charles-Emmanuel, duc de Savoie, qui la refusa; puis à Christian IV, roi de Danemark, qui la refusa; ils l'offrirent enfin au palatin Frédéric V, qui, conseillé par sa femme, prit cette couronne des deux mains. Il se fit couronner à Prague en 1619; puis la guerre éclata, et il alla mourir, errant et banni par les événements qu'il avait faits, loin de son pays. Sa femme était Elisabeth d'Angleterre, petite-fille de Marie Smart. Elle avait apporté en dot à son mari la fatalité de sa famille. Ce n'était pas Elisabeth qui épousait un trône, c'était Frédéric V qui épousait l'exil.