Nancy, comme Toul, est dans une vallée, mais dans une belle, large et opulente vallée. La ville a peu d'aspect; les clochers de la cathédrale sont des poivrières pompadour. Cependant je me suis réconcilié avec Nancy, d'abord parce que j'y ai dîné, et j'avais grand'faim; ensuite parce que la place de l'Hôtel-de-Ville est une des places rococo les plus jolies, les plus gaies et les plus complètes que j'aie vues. C'est une décoration fort bien faite et merveilleusement ajustée, avec toutes sortes de choses qui sont bien ensemble et qui s'entr'aident pour l'effet: des fontaines en rocaille, des bosquets d'arbres taillés et façonnés, des grilles de fer épaisses, dorées et ouvragées, une statue du roi Stanislas, un arc de triomphe d'un style tourmenté et amusant, des façades nobles, élégantes, bien liées entre elles et disposées selon des angles intelligents. Le pavé lui-même, fait de cailloux pointus, est à compartiments comme une mosaïque. C'est une place marquise.

J'ai vraiment regretté que le temps me manquât pour voir en détail et à mon aise cette ville toute dans le style de Louis XV. L'architecture du dix-huitième siècle, quand elle est riche, finit par racheter son mauvais goût. Sa fantaisie végète et s'épanouit au sommet des édifices en buissons de fleurs si extravagantes et si touffues, que toute colère s'en va et qu'on s'y acoquine. Dans les climats chauds, à Lisbonne, par exemple, qui est aussi une ville rococo, il semble que le soleil ait agi sur cette végétation de pierre comme sur l'autre végétation. On dirait qu'une séve a circulé dans le granit; elle s'y est gonflée, s'y est fait jour et jette de toutes parts de prodigieuses branches d'arabesques qui se dressent enflées vers le ciel. Sur les couvents, sur les palais, sur les églises, l'ornement jaillit de partout, à tout propos, avec ou sans prétexte. Il n'y a pas à Lisbonne un seul fronton dont la ligne soit restée tranquille.

Ce qui est remarquable, et ce qui achève d'assimiler l'architecture du dix-huitième siècle à une végétation, j'en faisais encore l'observation à Nancy en côtoyant la cathédrale, c'est que, de même que le tronc des arbres est noir et triste, la partie inférieure des édifices pompadour est nue, morose, lourde et lugubre. Le rococo a de vilains pieds.

J'arrivais à Nancy dimanche à sept heures du soir; à huit heures la malle repartait. Cette nuit a été moins mauvaise que la première. Etais-je plus fatigué? la route était-elle meilleure? Le fait est que je me suis cramponné aux brassières de la voiture et que j'ai dormi. C'est ainsi que j'ai vu Phalsbourg.

Vers quatre heures du matin, je me suis réveillé. Un vent frais me frappait le visage, la voiture, lancée au grand galop, penchait en avant, nous descendions la fameuse côte de Saverne.

C'est là une des belles impressions de ma vie. La pluie avait cessé, les brumes se dispersaient aux quatre vents, le croissant traversait rapidement les nuées et par moments voguait librement dans un trapèze d'azur comme une barque dans un petit lac. Une brise, qui venait du Rhin, faisait frissonner les arbres au bord de la route. De temps en temps ils s'écartaient et me laissaient voir un abîme vague et éblouissant: au premier plan, une futaie sous laquelle se dérobait la montagne; en bas, d'immenses plaines avec des méandres d'eau reluisant comme des éclairs; au fond une ligne sombre, confuse et épaisse,—la forêt Noire,—tout un panorama magique entrevu au clair de lune. Ces spectacles inachevés ont peut-être plus de prestige encore que les autres. Ce sont des rêves qu'on touche et qu'on regarde. Je savais que j'avais sous les yeux la France, l'Allemagne et la Suisse, Strasbourg avec sa flèche, la forêt Noire avec ses montagnes, le Rhin avec ses détours; je cherchais tout, je supposais tout et je ne voyais rien. Je n'ai jamais éprouvé de sensation plus extraordinaire. Mêlez à cela l'heure, la course, les chevaux emportés par la pente, le bruit violent des roues, le frémissement des vitres abaissées, le passage fréquent des ombres des arbres, les souffles qui sortent le matin des montagnes, une sorte de murmure que faisait déjà la plaine, la beauté du ciel, et vous comprendrez ce que je sentais. Le jour, cette vallée émerveille; la nuit, elle fascine.

La descente se fait en un quart d'heure. Elle a cinq quarts de lieue.—Une demi-heure plus tard, c'était le crépuscule; l'aube à ma gauche étamait le bas du ciel, un groupe de maisons blanches couvertes de tuiles noires se découpait au sommet d'une colline, le véritable azur du jour commençait à déborder l'horizon, quelques paysans passaient déjà allant à leurs vignes, une lumière claire, froide et violette luttait avec la lueur cendrée de la lune, les constellations pâlissaient, deux des pléiades avaient disparu, les trois chevaux du Chariot descendaient rapidement vers leur écurie aux portes bleues, il faisait froid, j'étais gelé, il a fallu lever les vitres. Un moment après le soleil se levait, et la première chose qu'il me montrait, c'était un notaire de village faisant sa barbe à sa fenêtre, le nez dans un miroir cassé, sous un rideau de calicot rouge.

Une lieue plus loin, les paysans devenaient pittoresques, les rouliers devenaient magnifiques; j'ai compté à l'un d'eux treize mulets attelés de chaînes largement espacées. On sentait l'approche de Strasbourg, la vieille ville allemande.

Tout en galopant nous traversions Wasselonne, long boyau de maisons étranglé dans la dernière gorge des Vosges du côté de Strasbourg. Là, je n'ai pu qu'entrevoir une singulière façade d'église surmontée de trois clochers ronds et pointus, juxtaposés, que le mouvement de la voiture a brusquement apportée devant ma vitre et tout de suite remportée en la cahotant comme une décoration de théâtre.

Tout à coup, à un tournant de la route, une brume s'est enlevée, et j'ai aperçu le Munster. Il était six heures du matin. L'énorme cathédrale, le sommet le plus haut qu'ait bâti la main de l'homme après la grande pyramide, se dessinait nettement sur un fond de montagnes sombres d'une forme magnifique, dans lesquelles le soleil baignait çà et là de larges vallées. L'œuvre de Dieu faite pour les hommes, l'œuvre des hommes faite pour Dieu, la montagne et la cathédrale, luttaient de grandeur.