En me retournant pour voir le comte, j'ai été frappé de je ne sais quelle couche luisante beurrée sur son visage. Le sacristain,—toujours le sacristain,—m'a expliqué qu'il y a huit ans, lorsqu'on avait trouvé cette momie, on avait cru devoir la vernir. Que dites-vous de cela? A quoi bon avoir été comte de Nassau pour être, deux cents ans après sa mort, verni par des badigeonneurs français? La Bible avait promis au cadavre de l'homme toutes les métamorphoses, toutes les humiliations, toutes les destinées, excepté celle-ci. Elle avait dit: «Les vivants te disperseront comme la poussière, te fouleront aux pieds comme la boue, te brûleront comme le fumier;» mais elle n'avait pas dit: Ils finiront par te cirer comme une paire de bottes!

LETTRE XXXI
FREIBURG EN BRISGAW.

Profil pittoresque d'une malle-poste badoise.—Quelle clarté les lanternes de cette malle jettent sur le pays de M. de Bade.—Encore un réveil au point du jour.—L'auteur est outré des insolences d'un petit nain gros comme une noix qui s'entend avec un écrou mal graissé pour se moquer de lui.—Ciel du matin.—Vénus.—Ce qui se dresse tout à coup sur le ciel.—Entrée à Freiburg.—Commencement d'une aventure étrange.—Le voyageur, n'ayant plus le sou et ne sachant que devenir, regarde une fontaine.—Suite de l'aventure étrange.—Mystères de la maison où il y avait une lanterne allumée.—Les spectres à table.—Le voyageur se livre à divers exorcismes.—Il a la bonne idée de prononcer un mot magique.—Effets de ce mot.—La fille pâle.—Dialogue effrayant et laconique du voyageur et de la fille pâle.—Dernier prodige.—Le voyageur sauvé miraculeusement rend témoignage à la grandeur de Dieu.—N'est-il pas évident que baragouiner le latin et estropier l'espagnol, c'est savoir l'allemand?—L'hôtel de la Cour de Zæhringen.—Ce que le voyageur avait fait la veille.—Histoire attendrissante de la jolie comédienne et des douaniers qui lui font payer dix-sept sous.—Le Munster de Freiburg comparé au Munster de Strasbourg.—Un peu d'archéologie.—La maison qui est près de l'église.—Parallèle sérieux et impartial au point de vue du goût, de l'art et de la science, entre les membres des conseils municipaux de France et d'Allemagne et les sauvages de la mer du Sud.—Quel est le badigeonnage qui réussit et qui prospère sur les bords du Rhin.—L'église de Freiburg.—Les verrières.—La chaire.—L'auteur bâtonne les architectes sur l'échine des marguilliers.—Tombeau du duc Bertholdus.—Si jamais ce duc se présente chez l'auteur, le portier a ordre de ne point le laisser monter.—Sarcophages.—Le chœur.—Les chapelles de l'abside.—Tombeaux des ducs de Zæhringen.—L'auteur déroge à toutes ses habitudes et ne monte pas au clocher.—Pourquoi.—Il monte plus haut.—Freiburg à vol d'oiseau.—Grand aspect de la nature.—L'autre vallée.—Quatre lignes qui sont d'un gourmand.

6 septembre.

Voici mon entrée à Freiburg:—il était prés de quatre heures du matin; j'avais roulé toute la nuit dans le coupé d'une malle-poste badoise, armoriée d'or à la tranche de gueules, et conduite par ces beaux postillons jaunes dont je vous ai parlé; tout en traversant une foule de jolis villages propres, sains, heureux, semés de jardinets épanouis autour des maisons, arrosés de petites rivières vives dont les ponts sont ornés de statues rustiques que j'entrevoyais aux lueurs de nos lanternes, j'avais causé jusqu'à onze heures du soir avec mon compagnon de coupé, jeune homme fort modeste et fort intelligent, architecte de la ville de Haguenau; puis, comme la route est bonne, comme les postes de M. de Bade vont fort doucement, je m'étais endormi. Donc, vers quatre heures du matin, le souffle gai et froid de l'aube entra par la vitre abaissée et me frappa au visage; je m'éveillai à demi, ayant déjà l'impression confuse des objets réels, et conservant encore assez du sommeil et du rêve pour suivre de l'œil un petit nain fantastique vêtu d'une chape d'or, coiffé d'une perruque rouge, haut comme mon pouce, qui dansait allègrement derrière le postillon, sur la croupe du cheval porteur, faisant force contorsions bizarres, gambadant comme un saltimbanque, parodiant toutes les postures du postillon, et esquivant le fouet avec des soubresauts comiques quand par hasard il passait près de lui. De temps en temps ce nain se retournait vers moi, et il me semblait qu'il me saluait ironiquement avec de grands éclats de rire. Il y avait dans l'avant-train de la voiture un écrou mal graissé qui chantait une chanson dont le méchant petit drôle paraissait s'amuser beaucoup. Par moments, ses espiègleries et ses insolences me mettaient presque en colère, et j'étais tenté d'avertir le postillon. Quand il y eut plus de jour dans l'air et moins de sommeil dans ma tête, je reconnus que ce nain sautant dans sa chape d'or était un petit bouton de cuivre à houppe écarlate vissé dans la croupière du cheval. Tous les mouvements du cheval se communiquaient à la croupière en s'exagérant, et faisaient prendre au bouton de cuivre mille folles attitudes.—Je me réveillai tout à fait.—Il avait plu toute la nuit, mais le vent dispersait les nuées; des brumes laineuses et diffuses salissaient çà et là le ciel comme les épluchures d'une fourrure noire; à ma droite s'étendait une vaste plaine brune à peine effleurée par le crépuscule; à ma gauche, derrière une colline sombre au sommet de laquelle se dessinaient de vives silhouettes d'arbres, l'orient bleuissait vaguement. Dans ce bleu, au-dessus des arbres, au-dessous des nuages, Vénus rayonnait.—Vous savez comme j'aime Vénus.—Je la regardais sans pouvoir en détacher mes yeux, quand tout à coup, à un tournant de la route, une immense flèche noire découpée à jour se dressa au milieu de l'horizon. Nous étions à Freiburg.

Quelques instants après, la voiture s'arrêta dans une large rue neuve et blanche, et déposa son contenu pêle-mêle, paquets, valises et voyageurs, sous une grande porte cochère éclairée d'une chétive lanterne. Mon compagnon français me salua et me quitta. Je n'étais pas fâché d'arriver, j'étais assez fatigué. J'allais entrer bravement dans la maison, quand un homme me prit le bras et me barra le passage avec quelques vives paroles en allemand, parfaitement inintelligibles pour moi. Je me récriai en bon français, et je m'adressai aux personnes qui m'entouraient; mais il n'y avait plus là que des voyageurs prussiens, autrichiens, badois, emportant l'un sa malle, l'autre son portemanteau, tous fort Allemands et fort endormis. Mes réclamations les éveillèrent pourtant un peu, et ils me répondirent. Mais pas un mot de français chez eux, pas un mot d'allemand chez moi. Nous baragouinions de part et d'autre à qui mieux mieux. Je finis cependant par comprendre que cette porte cochère n'était pas un hôtel: c'était la maison de la poste, et rien de plus. Comment faire? où aller? Ici on ne me comprenait plus. Je les aurais bien suivis; mais la plupart étaient des Fribourgeois qui rentraient chez eux, et ils s'en allaient tous de différents côtés. J'eus le déboire de les voir partir ainsi les uns après les autres jusqu'au dernier, et au bout de cinq minutes je restais seul sous la porte cochère. La voiture était repartie. Ici, je m'aperçus que mon sac de nuit, qui contenait non-seulement mes hardes, mais encore mon argent, avait disparu. Cela commençait à devenir tragique. Je reconnus que c'était là un cas providentiel; et me trouvant ainsi tout à coup sans habits, sans argent et sans gîte, perdu chez les Sarmates, qui plus est, je pris à droite, et je me mis à marcher devant moi. J'étais assez rêveur. Cependant le soleil, qui n'abandonne personne, avait continué sa route. Il faisait petit jour; je regardais l'une après l'autre toutes les maisons, comme un homme qui aurait bonne envie d'entrer dans une; mais elles étaient toutes badigeonnées en jaune et en gris et parfaitement closes. Pour toute consolation, dans mon exploration fort perplexe, je rencontrai une exquise fontaine du quinzième siècle, qui jetait joyeusement son eau dans un large bassin de pierre par quatre robinets de cuivre luisant. Il y avait assez de jour pour que je pusse distinguer les trois étages de statuettes groupées autour de la colonne centrale, et je remarquai avec peine qu'on avait remplacé la figure en grès de Heilbron, qui devait couronner ce charmant petit édifice, par une méchante Renommée-girouette de fer-blanc peint. Après avoir tourné autour de la fontaine pour bien voir toutes les figurines, je me remis en marche.

A deux ou trois maisons au delà de la fontaine, une lanterne allumée brillait au-dessus d'une porte ouverte. Ma foi, j'entrai.

Personne sous la porte cochère.

J'appelle, on ne me répond pas.